Pour une revalorisation médiatique de tous les accents

Aline Noguès
Collaboration spéciale
Selon Adéla Šebková, l’espace médiatique est, avec l’école, un espace clé de la légitimation et de la valorisation de la langue.
Photo fournie Selon Adéla Šebková, l’espace médiatique est, avec l’école, un espace clé de la légitimation et de la valorisation de la langue.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Comment les francophones minoritaires au Canada perçoivent-ils leur langue et leur accent à travers le prisme de médias comme Radio-Canada ? Ces perceptions contribuent-elles à une certaine insécurité linguistique et à une fragilisation de la langue ? Dans le cadre de sa thèse à l’Université Laval, la sociolinguiste Adéla Šebková se penche sur ces questions.

La chercheuse en sociolinguistique Adéla Šebková s’apprête à quitter Winnipeg, au Manitoba, pour monter dans un train en direction d’Edmonton, en Alberta, avant-dernière étape de sa tournée qui a commencé à Sudbury et qui se terminera à Halifax. Comme chaque fois, elle restera un mois sur place pour demander aux francophones comment ils se sentent représentés dans les médias nationaux.

La réponse ne se fait pas attendre : « Le décalage entre le français parlé à Radio-Canada, très québécois, voire montréalais, crée une insécurité chez les francophones en milieu minoritaire : ils ne se sentent pas entendus. Récemment, j’ai lu des commentaires d’internautes se demandant même avec ironie si le téléjournal du Manitoba n’avait pas été fait à Paris : l’animatrice et plusieurs journalistes de l’équipe étaient Français. Cela crée une étrangeté ; les gens s’interrogent : “Est-ce que cela porte vraiment sur ma communauté ?” »

Responsabilité médiatique

 

Dans les faits, elle constate pourtant que les téléjournaux donnent bien la parole aux locaux, qui s’expriment avec leur accent et leurs expressions, mais il ne s’agit que d’invités ou de témoins : les animateurs et les journalistes, incarnation du prestige médiatique, viennent le plus souvent de l’extérieur… et y retournent tout aussi promptement, dans un contexte de fort roulement de personnel. « Il peut leur arriver de mal prononcer des noms de lieux, ce qui leur fait perdre leur crédibilité. Ce problème d’accent serait moins gênant si les journalistes restaient sur place plus longtemps. »

Il faut cependant reconnaître que si aussi peu de journalistes viennent des communautés locales, c’est également par manque de ressources humaines : les programmes de formation en journalisme en français sont presque inexistants.

Je voudrais qu’il y ait moins de complexes, que les gens comprennent que c’est correct de parler de différentes façons et que, du point de vue linguistique, il n’existe pas une seule bonne manière de parler

 

Or toute cette problématique est importante, car, comme le souligne la chercheuse, l’espace médiatique est, avec l’école, un espace clé de la légitimation et de la valorisation de la langue. Les conséquences en cas de « décrochage médiatique » sont bien réelles : on se tourne vers les médias communautaires francophones quand ils existent ou bien on opte définitivement pour les médias anglophones, ce qui nuit au maintien et au développement du français.

« Lorsque l’on n’entend plus sa langue dans les médias, cela limite l’usage du français, surtout pour les personnes qui n’ont pas été scolarisées dans les écoles francophones ou qui ne parlent plus tant français dans leur famille. »

Lutter contre l’insécurité linguistique

Par son travail, Adéla Šebková aimerait appuyer le diffuseur national dans sa démarche visant à valoriser les différents accents de la francophonie canadienne et, en passionnée de sociolinguistique, elle souhaiterait aussi contribuer à atténuer l’insécurité linguistique qu’elle perçoit, spécialement dans l’Ouest canadien, où beaucoup se sentent gênés de parler le franglais.

« Je voudrais qu’il y ait moins de complexes, que les gens comprennent que c’est correct de parler de différentes façons et que, du point de vue linguistique, il n’existe pas une seule bonne manière de parler, tout cela étant un construit social. Lorsque l’on vit dans une situation de contact des langues, comme ici les francophones dans une mer anglophone, le mélange est inévitable. Est-ce une menace ? Est-ce mal en soi ? Pas forcément. On ne devrait pas se sentir mal en tout cas. Et puis, ce serait trop difficile d’accéder à ce français standard idéalisé qui n’existe pas vraiment : la langue varie selon les lieux et les situations de communication. »

Même si les francophones en situation minoritaire au Canada ne font pas, selon elle, l’objet d’une discrimination linguistique (ou glottophobie), ce travail sur l’autoperception de leur langue permet de confirmer que si certains éprouvent de la fierté pour leur français et leur culture, d’autres se sentent fragilisés, et que des médias non inclusifs linguistiquement peuvent contribuer à cette autodévalorisation.

Adéla Šebková poursuit ses recherches et entrevues de terrain, armée, outre de toutes ses compétences, d’un atout original : ses origines tchèques. Scolarisée en partie en français dans son pays, puis par la suite étudiante à la Sorbonne, à Paris, elle a appris le français, qu’elle parle désormais impeccablement, avec une toute légère pointe… d’accent !

« Lorsque je me présente ici, mes interlocuteurs, impressionnés que j’aie appris le français, et contents de voir que des gens extérieurs s’intéressent à eux, n’éprouvent pas de complexes linguistiques, au contraire, il y a d’emblée une certaine confiance, voire une connivence. Et puis, ajoute-t-elle dans un rire spontané, comme les Tchèques sont aussi des passionnés de hockey sur glace, on nous aime tout de suite beaucoup ! »

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