Assurer la santé des femmes en Haïti, un énorme défi

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
L’avortement est considéré comme un crime en Haïti, où plus de 20% des jeunes femmes ont déjà un enfant à l’âge de 19 ans.
Photo: Mission inclusion L’avortement est considéré comme un crime en Haïti, où plus de 20% des jeunes femmes ont déjà un enfant à l’âge de 19 ans.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Prises en étau entre l’insécurité, la pauvreté, des tremblements de terre destructeurs et des tabous tenaces, les femmes doivent surmonter bien des défis pour le respect de leurs droits sexuels et reproductifs en Haïti. Avec la coordination de divers acteurs locaux, un projet financé par Affaires mondiales Canada tente de changer la donne.

« Sur 10 enfants, j’en ai perdu 3 », raconte une mère haïtienne dans un court documentaire réalisé par PROSAMI – S’unir pour la santé reproductive, maternelle et infantile en Haïti. Un de ses enfants est mort dans un tremblement de terre, les deux autres sont morts de façon subite, probablement de maladie ou d’infection. Et malheureusement, ce cas de figure est loin d’être isolé dans ce pays, déplore Santia Chancy, médecin et coordonnatrice du projet de participation citoyenne dans le secteur de la santé en Haïti (PACIT) pour Mission inclusion en Haïti.

Dans le petit pays des Caraïbes, la mortalité infantile est 14 fois plus élevée qu’au Canada, tandis que la mortalité maternelle y est 50 fois plus élevée, selon PROSAMI. Le pays se classe en queue de peloton parmi les pays les plus pauvres du monde. Des bandes armées ont fait exploser le niveau d’insécurité et entravent les livraisons de marchandises et d’essence. Le pays a été régulièrement frappé par de dévastateurs tremblements de terre ; plus de 200 000 personnes ont péri dans le séisme de 2010, tandis qu’un séisme de magnitude 7,2 en 2021 a généré plus de 1,5 milliard de dollars de dommages.

« Est-ce qu’il y a des transports pour se rendre dans une institution ? Est-ce que c’est trop cher ? » Santia Chancy énumère les questions que les Haïtiennes peuvent se poser avant de se rendre dans une clinique. Si un enfant est malade, on doit avoir l’argent pour payer le transport pour se rendre à la clinique, puis la consultation, les examens et les médicaments. « Seulement 9 % de la population vivant en zones rurales a les moyens de payer ces soins », observe-t-elle.

En Haïti, les médicaments ne sont pas seulement difficiles d’accès pour les patients, mais aussi pour les institutions qui ont régulièrement des ruptures de stock en raison de la grande insécurité dans le pays. « Si tu vas à Port-au-Prince, tu as peur de te faire enlever, observe la médecin, qui est basée dans la ville de Léogâne, à une quarantaine de kilomètres seulement de la capitale. Parce qu’on ne peut pas y aller, il y a des médicaments qu’on ne trouve pas. »

Enfin, il y a les nombreux tabous entourant la santé sexuelle et reproductive des femmes. Une femme enceinte va souvent préférer accoucher dans l’intimité de la maison avec l’aide d’une accoucheuse traditionnelle, observe Santia Chancy. Le risque, c’est que ces accoucheuses ne sont pas toujours formées adéquatement pour réagir promptement en cas de complications, ce qui entraîne parfois la mort de la mère ou du nouveau-né.

Également, plus de 20 % des jeunes femmes ont déjà un enfant à l’âge de 19 ans, ajoute la médecin. Si une adolescente de moins de 19 ans demande des contraceptifs, les employés des institutions peuvent refuser sa demande en raison de son âge, illustre-t-elle, en ajoutant que l’avortement est considéré comme un crime dans le pays.

La santé, pour et par la communauté

 

Pendant sept ans, l’équipe du projet PROSAMI s’est attaquée à différents facteurs afin d’améliorer la santé des femmes et des filles, en réduisant par exemple le prix des médicaments ou en fournissant des formations aux accoucheuses. Au fil des ans, l’équipe de PROSAMI a tissé de nombreux liens au sein de la communauté et des institutions de la ville de Léogâne. C’est sur ces liens que se construit le projet PACIT, qui vient de recevoir une enveloppe budgétaire de la part d’Affaires mondiales Canada.

« Quand on parle des enjeux, lorsqu’on va prendre des décisions, la communauté a son mot à dire. Il faut que les gens soient impliqués dès le début du projet, explique Santia Chancy. On va essayer de déconstruire certaines relations hiérarchiques. On va soutenir cette société civile pour qu’elle puisse intégrer le dialogue auprès des institutions et des instances étatiques. C’est un maillage entre le droit et la santé. »

Pour ce faire, des activités de groupe sont au calendrier avec une multitude d’acteurs de la communauté : des parents, des adolescentes, des écoles, des leaders religieux, des prestataires de soins, etc. La première activité du PACIT est d’ailleurs prévue avec les organisations de femmes de la région, dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes.

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