La GRC repousse les frontières de l’identification judiciaire

Des étudiants de l’Académie d’art de New York sont ici en train de reconstituer les visages de personnes non identifiées, retrouvées mortes au Canada.
Photo: Gendarmerie royale du Canada Des étudiants de l’Académie d’art de New York sont ici en train de reconstituer les visages de personnes non identifiées, retrouvées mortes au Canada.

« Mort non identifié ». L’étiquette bouleverse, mais elle est le lot de nombreux Canadiens dont les restes humains méconnaissables sont retrouvés, parfois longtemps après leur décès ou fort loin de chez eux. À l’aide de leurs crânes, un scanneur 3D à la fine pointe de la technologie, plusieurs livres d’argile et d’habiles étudiants en arts, un visage a été redonné à 15 hommes, longtemps après leur mort. Avec ce projet hors de l’ordinaire, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) espère qu’un jour, quelqu’un les reconnaîtra et qu’ils pourront « rentrer à la maison ».

Dans les coulisses de ce projet d’identification judiciaire se trouve la caporale Charity Sampson, spécialiste en identification de victimes à la GRC.

Cette technique — digne d’une série télévisée d’enquêtes policières scientifiques — était déjà utilisée aux États-Unis. Lorsqu’elle a eu vent du fait que le professeur de l’atelier de sculpture judiciaire de l’Académie des arts de New York, Joe Mullins, avait besoin de crânes humains pour son enseignement, elle a offert la collaboration de la GRC — une première.

Sur les plus de 700 restes humains non identifiés dans la base de données nationale sur les personnes disparues et les restes non identifiés de la police fédérale, 15 crânes d’homme ont été choisis parce qu’ils étaient en bonne condition. Ils avaient tous été retrouvés en Colombie-Britannique et en Nouvelle-Écosse.

Le plus vieux avait été découvert il y a 50 ans, en 1972, et le plus récent en 2019.

Selon la caporale, ce type de reconstruction faciale est « le dernier espoir », utilisé quand les autres techniques, comme les analyses d’ADN, les comparaisons de fiches dentaires et les empreintes digitales, ont échoué.

Pouvoir mettre un visage dans la banque de données est préférable à la mention « aucune photo sur dossier » que l’on peut voir actuellement.

Le visage, même en version « reconstitué », peut mener à de nouvelles pistes, explique la caporale, puisqu’il reste tant de questions en suspens : qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Comment sont-ils morts ?

Pour elle, tous les efforts en valent la peine : si on ne connaît pas leur identité, il est « impossible de les ramener à la maison ».

Mme Sampson s’est ainsi rendue à New York en 2020, avec les 15 crânes. Ils avaient été imprimés en trois dimensions à l’aide de nylon en poudre fusionné par laser par des spécialistes du Conseil national de recherches du Canada (CNRC) d’Ottawa.

Selon Tom Kay, un technologue en modélisation surfacique au CNRC, des technologies de pointe ont été utilisées pour produire des modèles identiques aux crânes fournis par la police. Les techniciens ont porté un soin particulier aux éléments complexes, dont les orbites et la mâchoire.

Photo: Gendarmerie royale du Canada Deux visages reconstitués à l’aide d’argile

Mariage de l’art et de la science

Les étudiants new-yorkais ont ensuite mis à profit leurs connaissances anatomiques et leurs talents artistiques afin de redonner forme à chacun des visages avec de l’argile, sous la gouverne du professeur Mullins, qui cumule plus de 20 ans d’expérience dans le domaine de la reconstitution judiciaire et qui travaille au Centre national des enfants disparus et exploités.

Il leur a montré comment tenir compte de facteurs comme l’âge et l’origine ethnique pour tenter de rendre son apparence au sujet à partir de la forme naturelle de son crâne. Ils ont aussi été mis au fait de la taille, du poids et de l’âge approximatifs de la personne décédée, quand ces informations étaient disponibles. « Il y a beaucoup d’informations contenues dans les os », souligne la caporale Sampson. Dans certains cas, des cheveux pouvaient aussi fournir de précieux indices.

La policière de la GRC a regardé les étudiants recréer petit à petit les visages, appliquant des couches d’argile directement sur les crânes, pour former des lèvres, des arcades sourcilières et des nez. « Cela permettait presque de déceler leur personnalité. C’était fascinant à regarder. »

Et long : ils ont consacré environ 40 heures à chacun des visages.

« Pour les étudiants, c’était un honneur de participer à ce projet », dit-elle.

Et à la fin de l’atelier, 15 nouveaux visages ont été révélés.

Un scanneur spécial a ensuite été utilisé pour conserver les têtes en format numérique, car l’argile peut s’effriter avec le temps : une nouvelle technique inédite et même « révolutionnaire », selon la caporale. Cette étape a été réalisée en partenariat international avec l’entreprise américaine Faro. La GRC est maintenant certaine d’avoir les visages à tout jamais, en trois dimensions.

Ils ont par la suite été peints numériquement pour mettre en évidence les caractéristiques faciales comme les cheveux, les iris et certaines textures afin d’obtenir un portrait ressemblant à une photo en noir et blanc de ces personnes.

Susciter de l’intérêt

De la liste des 15 visages, deux ont depuis été identifiés, mais ils l’ont été par leur profil d’ADN, et non pas parce que quelqu’un les a reconnus, explique la caporale.

L’un d’eux était un homme qui a été retrouvé mort sur la plage de Sandy Cove en Nouvelle-Écosse. La GRC de cette province, sachant qu’il avait été sélectionné dans le cadre du projet, a diffusé à nouveau une photo de ses vêtements. Une femme a reconnu une botte, retrouvée par la GRC, comme étant possiblement celle d’un homme qu’elle connaissait. L’ADN a confirmé le tout. L’homme, décédé à l’âge de 43 ans, habitait la province voisine du Nouveau-Brunswick et sa famille a pu finalement connaître son sort.

Pour l’autre homme, qui était dans la banque de données depuis 50 ans, ce sont les efforts du détachement de la vallée du Haut-Fraser, en Colombie-Britannique, qui ont mené à son identification, ici aussi à l’aide d’ADN, a indiqué la GRC.

Charity Sampson croit que le projet d’identification judiciaire a néanmoins joué un rôle dans leur identification, vu la quantité de publicité qui a entouré l’atelier d’art et qui a renouvelé l’intérêt pour identifier ces 15 personnes mortes anonymement.

Aux États-Unis, depuis 2015, un programme similaire a donné lieu à au moins quatre identifications visuelles de personnes disparues, rapporte la GRC. Par le passé, les étudiants ont mis leur talent à contribution pour recréer les visages de morts récents, sélectionnés par le médecin légiste de New York, mais aussi pour des cas historiques de décès à la frontière américano-mexicaine et de soldats tués lors de la guerre civile.

La GRC s’attendait-elle à ce qu’un plus grand nombre de personnes dans le groupe des 15 soient identifiées ?

Il faut que les astres soient alignés et que la bonne personne voie le visage et le reconnaisse. « On savait que cela pourrait être un long processus », a déclaré la caporale.

Mais le projet est un succès selon elle : les visites sur le site des personnes disparues et des restes non identifiés de la GRC ont augmenté « considérablement » lorsque l’atelier d’art a été tenu, et l’intérêt s’est maintenu par la suite. Il y avait sûrement des gens qui n’étaient jamais allés sur ce site, note-t-elle. Et peut-être qu’ils vont y reconnaître une autre personne, qui ne faisait pas partie du projet, dans cinq ou dix ans, qui sait ?

« Le but de tout cela était de générer de l’intérêt et de rejoindre autant de personnes que possible. Et cela, on l’a fait. »

Mais dès aujourd’hui, constate-t-elle, grâce aux efforts de tous ceux qui ont participé au projet de reconstruction faciale, la science de l’identification judiciaire a fait un bon pas en avant. La GRC aimerait bien tenter l’expérience à nouveau, quand les conditions sanitaires le permettront.

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