Une facture beaucoup plus salée avec les grandes applis de livraison

Faire affaire avec Uber Eats ou Doordash ajoute en moyenne 36% au prix d’un plat de restauration à Montréal.
Illustration: Simon L'Archevêque Faire affaire avec Uber Eats ou Doordash ajoute en moyenne 36% au prix d’un plat de restauration à Montréal.

Se faire livrer du restaurant à la maison coûte en moyenne 36 % plus cher que d’aller chercher directement les plats, 57 % si on inclut le pourboire au livreur, selon les données compilées par Le Devoir.

En plus de la myriade de frais chargés par les applications comme Doordash et Uber Eats et inscrits sur votre facture (frais de livraison, de service, pourboire au livreur), les restaurateurs augmentent leurs prix de 9,5 % en moyenne sur ces applications, sans que cela ne soit indiqué pendant la transaction. C’est ce que montre l’analyse du Devoir de 265 plats concoctés par une cinquantaine d’établissements montréalais.

Si vous commandez un pad thaï directement au comptoir chez Thaï Express, le prix au menu est de 11,58 $ alors qu’il s’élève à 13,38 $ sur Doordash et Uber Eats.

À ce montant s’ajoutent des frais de service et de livraison. Il est également recommandé aux consommateurs de laisser un pourboire d’au moins 15 % aux livreurs qui « offrent un service essentiel pour nos communautés en ce moment », est-il indiqué au moment de régler la note, alors que beaucoup de gens n’ajoutent pas de pourboire quand ils payent au comptoir du restaurant. En bout de course, le total de la facture grimpe ainsi à 18,06 $, soit 56 % plus cher que si le pad thaï avait été acheté sans intermédiaire.


 

Compenser les commissions

Tous les restaurateurs signent un contrat avec les multinationales propriétaires des applications de livraison de repas avec lesquelles ils font affaire. Ils doivent verser, lors de chaque transaction, jusqu’à 30 % de commission sur la commande. Pendant les périodes de restrictions sanitaires, le gouvernement a temporairement plafonné cette commission à 20 %, mais le retour à la normale est prévu le 14 mars.

Devant la grogne des restaurateurs quant au taux élevé de ces commissions, Uber Eats les a autorisés à augmenter leurs prix sur leurs menus virtuels en guise de compensation. « Nous considérons qu’il est important qu’ils aient cette flexibilité, particulièrement durant cette période de reprise pour les commerces locaux », a précisé au Devoir Jonathan Hamel, gestionnaire des affaires publiques d’Uber Eats au Québec.

Doordash permet également aux restaurateurs d’augmenter leurs prix. « Cependant, nous recommandons toujours que pour une meilleure expérience client, les prix sur l’application soient les mêmes que sur le menu des restaurants », a fait savoir par courriel une porte-parole de Doordash.

« Si tu veux des sandwichs moins chers, viens au magasin ! » lance d’entrée de jeu un restaurateur mont-réalais. Son bagel œuf et fromage vendu 5 $ en magasin coûte 6,90 $ aux utilisateurs d’Uber Eats. Il a requis l’anonymat par crainte d’être pénalisé par les applications de livraison qu’il utilise en perdant de la visibilité sur leurs plateformes.

Reza Sedighi, propriétaire de la pizzeria La New-Yorkaise, dans Griffintown, s’est quant à lui résigné à hausser ses prix l’automne dernier. Sa pizza coûte désormais 33 $ sur Uber Eats, contre 30 $ en succursale. « J’ai augmenté mes tarifs à cause de l’augmentation du coût des ingrédients, mais aussi pour compenser ce que je paye comme frais de service », indique-t-il.

Selon notre compilation, les restaurateurs haussent leurs prix de 9,5 % en moyenne. Mais rien ne les empêche d’avoir des augmentations beaucoup plus substantielles. Dans notre échantillon, une entrée de chips et de guacamole était deux fois plus chère sur Uber Eats, passant de 2,35 $ en restaurant à 4,95 $ sur l’application.

Le choix des prix non augmentés

 

Le prix des populaires « salades gourmandes » de la chaîne montréalaise Mandy’s reste inchangé sur les applications de livraison. Selon les données que nous avons compilées, un restaurant sur quatre a conservé les mêmes prix sur Uber Eats qu’en succursale et environ un sur cinq sur Doordash.

Mandy’s priorise le volume de ventes à la marge de profit. Uber Eats et Doordash représentent à elles seules près de la moitié du chiffre d’affaires de Mandy’s.

« On ne fait pas beaucoup d’argent avec tous les frais, mais c’est suffisant pour qu’on puisse garder les mêmes prix », a affirmé la cofondatrice de l’entreprise, Mandy Wolfe. Avant la pandémie, elle a négocié avec Uber Eats une commission de moins de 25 %.

Le restaurant Pho 911, sur le Plateau Mont-Royal, a adopté la même stratégie. « On voulait avoir des prix compétitifs en ligne », explique le gérant Nick Vo. Ce calcul leur a permis de se faire connaître lors de l’ouverture du restaurant, en 2016 ; entre 50 % et 60 % de leurs ventes passent aujourd’hui par trois applications de livraison.

À elles seules, Uber Eats, DoorDash et SkipTheDishes représentent 80 % des livraisons par application au Québec, selon le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

« Légal, mais pas éthique »

Bien que les prix soient en moyenne 10 % plus élevés sur le menu d’Uber Eats qu’au comptoir, le consommateur n’en voit aucune trace sur sa facture. Il faut se rendre dans la section « Aide » de l’application et du site Web ou dans les conditions d’utilisation pour constater que les restaurateurs ont le droit de modifier leurs prix. Et ce, en toute légalité puisque le consommateur décide librement d’utiliser l’application. « Mais ce n’est pas très éthique », estime Pierre-Claude Lafond, professeur associé à l’Université de Montréal spécialisé en droit de la consommation. « Il n’y a pas de fausse représentation, mais cela demande une démarche supplémentaire au consommateur pour prendre connaissance des différences de prix », ajoute-t-il.

M. Lafond recommande fortement de mieux encadrer les pratiques des applications de livraison. « Ça crée une situation un peu abusive et c’est pour ça que les États américains sont intervenus. Le consommateur paye plus cher et le restaurant va aussi donner une commission. On pourrait penser que le législateur québécois devrait intervenir ici. Non pas parce qu’il y a une tromperie, mais parce qu’il y a comme un abus dans le profit », estime-t-il.

Aux États-Unis, les procureurs des États de Washington et de Pennsylvanie ont passé un accord avec Uber Eats en juin dernier pour garantir la transparence des prix. Ils ont ainsi convenu avec la multinationale d’indiquer clairement, à même le panier du consommateur, l’existence d’écarts de prix entre les achats en ligne et les commandes passées directement auprès des restaurants.

« Les plateformes de livraison de nourriture en ligne peuvent être très pratiques, mais les frais cachés ont fait grimper les coûts pour les consommateurs et nui aux restaurants de quartier en difficulté au pire moment », a déclaré dans un communiqué officiel le procureur général de Pennsylvanie, Josh Shapiro.

En entrevue avec Le Devoir, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, André Lamontagne, a paru surpris que les consommateurs paient en moyenne 36 % plus cher en commandant leurs repas sur les applications (57 % si on inclut le pourboire au livreur). Cependant, il ne compte pas intervenir : « Le consommateur, ultimement, c’est son choix combien il veut payer. Avant la pandémie, je commandais dans un restaurant et je savais que je payais plus cher que si j’allais le chercher. Des fois, je vais le chercher, je fais deux minutes en voiture », explique M. Lamontagne.

Les restaurateurs à qui Le Devoir a parlé sont pour leur part unanimes : il leur est désormais presque impossible de se passer des services des applications de livraison et se sentent pris en otage. C’est le cas du propriétaire de la pizzeria La New-Yorkaise : « En 2019, j’ai arrêté Uber Eats pendant presque huit mois. Mais la clientèle nous a tellement forcés à avoir ce service qu’on a dû redémarrer. Pendant la pandémie, ça m’a beaucoup aidé à garder contact avec ma clientèle. Mais il y a un prix à payer. »

Méthodologie

Le Devoir a comparé les prix affichés sur Uber Eats et Doordash à ceux des cartes des restaurants. Nous avons sélectionné sur la page d’accueil d’Uber Eats Montréal 265 items des menus de 52 restaurants de Montréal. Cet échantillon a été compilé du 4 au 6 février 2022. Près de la moitié d’entre eux (24) sont des franchises. Les restaurants les plus représentés servent des mets asiatiques (14), des cafés et autres breuvages (8) et de la restauration rapide (6). Pour chaque restaurant, cinq items de la catégorie « Sélection pour vous » ont été analysés. Le même échantillon a été utilisé pour comparer les prix de Doordash, sauf neuf restaurants qui n’utilisent pas l’application. Dans son exemple de commande de pad thaï, Le Devoir a inclus un pourboire de 15 % aux livreurs Uber Eats, soit le minimum recommandé par l’application. Leurs salaires sont en grande partie déterminés par ce montant. Aucun pourboire n’a été ajouté aux commandes pour emporter puisque l’employé au comptoir n’est pas considéré comme un salarié à pourboire par la CNESST. Selon l’Association Restauration Québec (ARQ), les pourboires au comptoir ne sont pas encadrés de manière formelle ou légale et demeurent à la discrétion du client. L’ARQ remarque que depuis le début de la pandémie, les clients laissent plus souvent des pourboires pour la réception des commandes pour emporter, ce qui était plus marginal auparavant.

 

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