Des résidents permanents excédés d’attendre un bout de plastique

Nathalie Dupouy n’a pas vu sa famille, qui habite en France, depuis quatre ans. Sa conjointe et elle sont en attente de leurs papiers d’immigration depuis le mois de juillet.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nathalie Dupouy n’a pas vu sa famille, qui habite en France, depuis quatre ans. Sa conjointe et elle sont en attente de leurs papiers d’immigration depuis le mois de juillet.

Des résidents permanents se sentent « pris en otage » alors qu’ils attendent leur carte de résident permanent depuis des mois. Cette étape, qui ne devrait être que l’impression « d’un bout de plastique », comme dit l’un d’eux, s’ajoute à des « retards à la chaîne » et au silence radio du ministère fédéral de l’Immigration.

Plus d’une dizaine de résidents permanents ont confié au Devoir qu’ils patientent depuis 4 à 12 mois pour recevoir cette preuve de leur statut. Ces délais ont des conséquences réelles sur leur vie, dénoncent-ils.

Pour Mohamed Amine Daoud, cette attente a signifié la rupture d’une relation amoureuse. Arrivé en 2013 pour décrocher une maîtrise en génie aérospatial, il a vécu avec plusieurs permis différents avant d’obtenir la résidence permanente en février 2021, après presque deux ans de traitement.

« Je pensais que le périple arrivait à sa fin, mais ça fait un an que j’attends la carte maintenant », dit-il, découragé. Une première carte lui aurait été envoyée le 29 août 2021, selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté (IRCC). « Nous sommes en février maintenant, et toujours rien. Ça dépasse ma compréhension », glisse M. Daoud. Dans son pays d’origine, sa petite amie non plus « ne pouvait plus comprendre » pourquoi il n’était pas rentré la voir depuis plus de deux ans, dit-il.

Bruno raconte aussi qu’il a perdu son grand-père après avoir dû reporter un voyage pour attendre cette carte. « Je n’ai pas eu la chance de lui rendre visite une dernière fois », dit celui qui préfère taire son vrai nom pour préserver la vie privée de sa famille.

Sans ce petit rectangle officiel, ces nouveaux résidents permanents craignent de ne pas pouvoir revenir au Canada.

 

Nathalie Dupouy n’a pas vu sa famille depuis quatre ans, repoussant les séjours en France à plusieurs reprises pour attendre des papiers d’immigration. Avec sa conjointe, elles attendent leur carte depuis sept mois : « On montre qu’on veut vivre ici. Je travaille dans un hôpital, je n’ai pas arrêté une seule minute depuis deux ans, je paie mes impôts. Il est où, notre dossier, tombé derrière un meuble ? »

La seule autre option est de demander un titre de voyage pour résident permanent (TVRP) dans le pays même où ils se trouvent. Mais cette voie est trop incertaine et trop longue, disent la plupart d’entre eux. Il faut envoyer un passeport original dans une représentation consulaire du Canada et attendre un minimum de 10 jours avant d’obtenir ce titre.

La majorité des personnes interviewées ont attendu près de deux ans pour obtenir leur résidence permanente et sont ainsi échaudées par la bureaucratie « erratique » et « imprévisible » d’IRCC, selon les termes de Mme Dupouy.

« C’est juste d’imprimer un bout de plastique, il n’y a plus de vérifications d’antécédents à faire », dit également Cédric Moula. Il s’explique « très mal » ce nouveau retard : « On est traumatisés des retards à la chaîne et on a l’impression qu’il n’y aura jamais de fin. »

Aucune explication

 

Cette carte ne devrait en effet être qu’une formalité plutôt mécanique, puisqu’ils ont déjà obtenu une lettre de confirmation de la résidence permanente.

À la fin mai 2021, IRCC a donné la possibilité aux nouveaux résidents permanents de soumettre leurs photos électroniquement, un outil qui devait permettre « d’accélérer » la délivrance des cartes, affirmait une porte-parole au Devoir en juillet dernier.

Huit mois après la mise en ligne du portail, la situation est loin de s’être résorbée, comme le montrent ces témoignages. Le ministère n’avait pas été en mesure de répondre à nos questions au moment où ces lignes étaient écrites. Il faudrait 89 jours en moyenne pour recevoir cette preuve de statut, selon son site Internet, soit 20 jours de plus que l’été dernier.

Il est en outre impossible pour ces nouveaux résidents permanents de savoir si leur dossier avance ou même si les photos envoyées sont valides, ajoutant au poids de l’incertitude. « Quand on essaie d’appeler, la ligne nous raccroche au nez au bout d’une heure d’attente », rapporte Mme Dupouy.

M. Moula s’est résigné à faire une demande d’accès à l’information, puisque rien n’est affiché dans son espace en ligne d’IRCC. La seule preuve que ses photos « ne sont pas tombées dans un puits sans fond » est une confirmation de réception du courrier recommandé délivrée par Postes Canada, souligne-t-il avec ironie.

Dans un rapport de mai dernier, la commissaire à l’information concluait que ce type de demandes avait en effet augmenté de façon « spectaculaire », car « les demandeurs sont incapables d’obtenir par d’autres moyens l’information qu’ils recherchent ».

Laetitia Batut a quant à elle obtenu « un humain au bout du fil » à IRCC après avoir appelé sans relâche durant des jours. « On me dit que ce sont des problèmes d’imprimante qui ont créé ce délai pour mon dossier », relate-t-elle.

Une excuse qui « n’est pas valable » à ses yeux : « Ils n’ont qu’à racheter des imprimantes. On se sent pris en otage et impuissants pendant ce temps », dit Mme Batut.

Son mari a reçu sa carte en deux semaines, mais elle attend depuis près de cinq mois. Un autre élément qui lui semble « complètement aléatoire », affirme-t-elle. Même cas de figure pour la famille de l’ingénieure Samia Tlili et celle de Roger Pereira, où des disparités semblables ont cours dans une même cellule familiale.

« Est-ce que quelqu’un a arrêté de traiter notre dossier à la moitié ? On ne comprend pas comment c’est possible », glisse également Bruno.

La semaine dernière, le ministre fédéral de l’Immigration, Sean Fraser, a confirmé des investissements de 85 millions de dollars pour embaucher plus de personnel, afin de « revenir aux normes de service de traitement », notamment pour les cartes de résidents permanents.

« C’est très lourd mentalement, on se sent délaissés en attendant », rétorque Mohamed Amine Daoud.

À voir en vidéo