L’opposition parlementaire a le « couteau entre les dents »

La cheffe du Parti Libéral du Québec, Dominique Anglade, discute stratégie avec son équipe avant le début de la nouvelle session parlementaire, à Québec.
Photo: Francis Vachon Le Devoir La cheffe du Parti Libéral du Québec, Dominique Anglade, discute stratégie avec son équipe avant le début de la nouvelle session parlementaire, à Québec.

Mardi 1er février, 7 h 45. Le bruit des bottes sur le carrelage et le cliquetis des clés rompent le silence pesant sur l’hôtel du Parlement depuis près de deux mois. Des députés et des conseillers politiques convergent, derrière leur masque chirurgical et leurs lunettes embuées, vers les quartiers des chefs d’opposition. Ces rencontres visent à déterminer les cibles de tir en prévision du retour du premier ministre, François Legault, sous le feu des projecteurs du Salon bleu, après le « yoyo » des mesures sanitaires de la période des Fêtes, le changement de garde à la tête de la Direction de la santé publique et l’annonce de la « contribution santé » pour les personnes non vaccinées, entre autres choses. Le Devoir a pu jeter un œil derrière les portes closes.

8 h

Une demi-douzaine d’élus et de non-élus s’assoient sur des fauteuils et des chaises dispersés dans le bureau du chef parlementaire du Parti québécois, Joël Arseneau, situé au troisième étage du parlement. Le député Martin Ouellet propose de presser le ministre des Finances, Eric Girard, de ne « tout simplement » pas déposer le projet de loi qui instaurerait une sanction pécuniaire pour les personnes qui ne sont pas vaccinées contre la COVID-19. « Ne perdons pas notre temps. On ne veut rien savoir », déclare-t-il, comme s’il s’adressait à la presse parlementaire. « Oui, absolument », acquiesce le chef, Paul St-Pierre Plamondon. À ses yeux, l’idée d’instaurer une « contribution santé » lancée par M. Legault le 11 janvier dernier « est une balloune » visant à faire oublier la « médiocrité » dans laquelle le gouvernement caquiste a sombré.

La conversation dévie vers le projet de troisième lien entre Québec et Lévis, dont le coût final pourrait seulement être évalué avec précision en 2025, soit trois ans après le début des travaux, selon le ministre des Transports, François Bonnardel. M. St-Pierre Plamondon s’explique mal pourquoi « les gens ne réagissent pas plus » à tant de « ridicule ». « Gérait-il son garage comme ça, Bonnardel ? » demande un attaché politique, faisant allusion au passé professionnel chez Vitro-Plus, Sweetsburg Auto inc. et Van-Quip Int’l du ministre.

Le directeur des communications, Louis Lyonnais, soulève d’autres sujets d’actualité sur lesquels les élus péquistes risquent d’être interpellés. « Rambo à Québec, ça, c’est toi qui vas le prendre », dit-il, pointant l’élu nord-côtier dans la pièce. M. Ouellet oppose aussitôt un refus, précisant que l’instigateur d’un convoi d’opposants aux mesures sanitaires « vient de Sept-Îles », qui se trouve, rappelle-t-il, hors de sa circonscription. Pour M. St-Pierre Plamondon, l’arrivée prochaine de protestataires à Québec n’est pas étrangère au refus du gouvernement Legault de présenter un « plan de déconfinement » basé sur des « critères objectifs » connus de tous. « Juste dire : “On va y aller mollo”, ce n’est pas un plan. »

Plus tard, « PSPP » cite de mémoire un billet de Marie-France Bazzo paru dans La Presse fin décembre, dans lequel la productrice et animatrice déplore que « le gouvernement gère l’ensemble de la vie de la population en fonction du nombre de lits disponibles dans les hôpitaux ». « On est quelques semaines en avance sur ça », indique l’attachée de presse Laura Chouinard-Thuly. « On est rendus là, je pense », rétorque le chef péquiste, avant d’ajouter : « Ça s’en vient. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Le député Martin Ouellet et le chef du Parti Québécois, Paul St-Pierre Plamondon 

Les péquistes reprennent le survol des dossiers sur le radar politico-médiatique : l’annulation du financement gouvernemental destiné à l’agrandissement du collège Dawson, la confusion sur le port du masque lors d’activités sportives, le bras de fer entre le ministre de la Santé, Christian Dubé, et les médecins de famille… « Merci beaucoup ! » lance M. St-Pierre Plamondon. Certains rabattent le couvercle de leur ordinateur, tandis que d’autres rassemblent leurs notes. Mme Chouinard-Thuly porte son regard vers son téléphone, puis s’exclame : « Hey ! Ils viennent d’abandonner la contribution santé. » « Ben là, on commence là-dessus en disant : “Il y a des esties de limites à niaiser le monde ! » vocifère M. St-Pierre Plamondon.

8 h 55

Le député libéral André Fortin pénètre à l’intérieur du cabinet de la cheffe de l’opposition officielle pour y trouver Dominique Anglade ainsi que ses conseillers Jeremy Ghio et François White. Tous les trois élaborent la réaction libérale à l’abandon de la « contribution santé » par François Legault. « Tentative de diversion », « Tentative de division », écrit sur un bloc-notes la cheffe du Parti libéral du Québec. « Ils ont fait ça d’une manière irréfléchie », continue-t-elle. « J’irais plus loin qu’“irréfléchie”. “Irresponsable” », lance en l’interrompant le directeur des communications, Jeremy Ghio, qui est quant à lui équipé d’un carnet de notes en cuir. « Sans appui de la Santé publique. Sans avis juridique », ajoute le leader parlementaire, André Fortin.

Après avoir couché les lignes d’attaque du jour sur une enfilade de petites feuilles, les libéraux nomment les terrains sur lesquels les journalistes — ou encore le premier ministre — pourraient amener leur cheffe : la campagne virtuelle de recrutement du PLQ en vue du scrutin du 3 octobre prochain, ou encore ses propos sur les limites de la campagne de vaccination. Il y a aussi « la “leak” [fuite] de ce matin », poursuit M. Ghio, sur la réouverture des gyms le 14 février, après celle des spas, le 7 février. « Yeah ! » s’exclame spontanément Mme Anglade, avant de se lever de sa chaise. « Il faut que tu dégages du positivisme », mentionne M. Fortin. Mais pas trop, fait valoir Jeremy Ghio lorsque la cheffe dit être « quand même content[e] » de la volte-face du gouvernement sur la « contribution santé ». « Ça protège l’intégrité de notre système universel », précise la cheffe libérale. « Je suis d’accord, mais moi, je ne suis pas “dans le content”. Ils nous ont fait niaiser pendant un mois avec leur connerie de taxe santé… », répond le conseiller.

10 h

Mme Anglade s’assoit de nouveau avec ses conseillers pour affûter les premières questions qu’elle posera au premier ministre en 2022. Elle cherche ses notes, mais en vain.

À huit mois des élections générales, Jeremy Ghio souligne qu’il est « important » de « camper l’affrontement » entre François Legault et elle. François White l’invite à terminer sa première question avec un « Y’a-tu fini de nous niaiser ? » bien senti.

Puis, sans crier gare, la whip en chef Filomena Rotiroti surgit dans la pièce avec un gros bouquet de fleurs. « C’est de ton caucus, ma chère cheffe. On t’aime énormément », dit-elle, précisant que cette démonstration d’amour n’a pas été organisée avec le concours du gars des vues afin qu’elle coïncide avec la visite du Devoir. « Oh my God », lance Mme Anglade en se levant, ce qui permet à l’un de ses conseillers d’apercevoir ses notes dépasser de ses poches arrière. « Je n’ai pas de poches habituellement », indique la femme politique célébrant son 48e anniversaire de naissance, avant d’ajouter : « J’ai pris un peu de poids, d’ailleurs. »

La cheffe de l’opposition officielle décide qu’elle questionnera le premier ministre sur la candidate de la CAQ Shirley Dorismond — selon qui un manque d’équipements dans le réseau de la santé est responsable des « décès massifs » survenus après l’arrivée de la COVID-19 —, sur l’« absence » de plan du gouvernement pour que les enfants « arrêtent de geler » dans les classes mal ventilées aux quatre coins du Québec ainsi que sur l’abandon de la taxe santé.

11 h

« Je vais me mettre à l’aise », dit Gabriel Nadeau-Dubois. Le chef parlementaire de Québec solidaire retire son veston et retrousse ses manches, puis s’assoit au milieu de son bureau. Il est entouré de Manon Massé et des conseillers politiques Stéphanie Guévremont, Josée Larouche et Renaud Poirier St-Pierre.

À l’instar des deux autres chefs d’opposition, il juge « important » de reprendre les débats à l’Assemblée nationale en « parl[ant] de santé », même si le premier ministre a fait une croix sur son projet d’infliger une sanction pécuniaire aux non-vaccinés. « L’impression que beaucoup de gens vont avoir, c’est : qu’est-ce qui se passe ? Comment ça se fait que le premier ministre nous dise une chose et qu’en aussi peu de temps [ce soit] mort ? »

L’image de marque d’homme pragmatique de François Legault en prend pour son rhume, ajoute l’aspirant premier ministre. « Être pragmatique, c’est mettre le doigt sur le problème et trouver des solutions. Dans ce cas-là, c’est tout le contraire qui s’est passé. Il a lancé une solution en l’air. Puis, les gens ont commencé à se rendre compte que ça ne réglerait aucunement le problème. Et là, on est devant un gâchis total », soutient-il.

À sa gauche, Mme Massé ajoute : « Je ne sais pas si tu as envie d’aller là, mais pendant qu’il pointait les non-vaccinés, il était en train de générer quelque chose. Il faut qu’il soit responsable de ses gestes. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Les porte-paroles de Québec Solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé

Renaud Poirier St-Pierre invite les porte-parole à ne pas accroître la polarisation entre vaccinés et non-vaccinés, sur laquelle des politiciens font déjà leur pain et leur beurre, sinon « ça va juste amener plus de camions devant l’Assemblée ».

Mme Massé suggère de profiter de la reprise des travaux parlementaires pour presser le gouvernement de prendre au sérieux la hausse du coût de la vie, qui pousse de plus en plus de personnes vers les banques alimentaires. « Les familles l’ont dur, l’ont raide », souligne la co-porte-parole de QS.

M. Poirier St-Pierre invite « GND » à, ce faisant, bien distinguer la « vision du Québec » des caquistes, d’une part, et celle des solidaires, d’autre part. « [Le premier ministre] a fait la démonstration qu’il est faible en matière de logement. Nous, on a fait la démonstration qu’on est bons en matière de logement. C’est bien simple, mais quand on pose des questions sur des sujets où on est bons et lui est faible… » « Ça marche », complète Mme Massé, avant de proposer de questionner également le gouvernement sur l’« environnement ».

« On est chanceux cette semaine. On a deux questions par jour », fait remarquer Mme Guévremont.

14 h 15

Dominique Anglade donne le coup d’envoi de la période des questions. « [...] J’ai une question pour le premier ministre : est-ce qu’il a fini de nous niaiser ? » « La cheffe de l’opposition officielle nous avait promis d’avoir le couteau entre les dents, on voit que c’est vrai », rétorque François Legault.



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