Des jeunes s’attaquent à la violence sexiste en Bolivie

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
En septembre dernier, une bande dessinée sur la violence sexuelle a été distribuée par  de jeunes militants de  la campagne ACTÚA à la Foire internationale  du livre de La Paz, en Bolivie.
Oxfam En septembre dernier, une bande dessinée sur la violence sexuelle a été distribuée par de jeunes militants de la campagne ACTÚA à la Foire internationale du livre de La Paz, en Bolivie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération internationale

« Il ne me laissait pas avoir de compte sur les réseaux sociaux, je ne pouvais pas me maquiller. Il était tellement jaloux qu’une fois, il a brisé mon cellulaire. Il m’a agressée physiquement deux fois pendant ma grossesse. Je ne prêtais pas attention à la violence machiste jusqu’au jour où j’ai écouté des militants à la télévision. J’avais l’impression qu’ils parlaient de nous. »

 

Sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, une actrice livre le témoignage d’Ibeth qui, après avoir mis fin à sa relation toxique, est devenue militante pour ACTÚA (« AGIS »). En Bolivie, des centaines de jeunes militants comme elle se mobilisent grâce à cette campagne pour lutter contre les violences sexuelles, un fléau qui n’a fait que prendre de l’ampleur depuis le début de la pandémie de COVID-19.

 

La campagne ACTÚA a été lancée en 2017 en Bolivie dans la foulée des campagnes internationales Assez !, Enough ! et Basta ! contre les violences faites aux femmes. ACTÚA bénéficie du soutien d’Oxfam-Québec et, jusqu’en 2025, d’une aide financière d’Affaires mondiales Canada dans le cadre du projet Femmes de Bolivie, vos droits dans le budget. Il s’agit de l’une des campagnes les plus fructueuses du genre en Amérique latine, selon Julie Perreault, chargée de programmes en Amérique latine pour Oxfam-Québec. La campagne se démarque aussi sur un point : elle mise sur les jeunes comme vecteurs de changement.

Une campagne par et pour les jeunes

 

De jeunes militants de diverses régions de la Bolivie se réunissent régulièrement pour discuter, échanger des idées et organiser les prochaines activités de recherche ou de sensibilisation en ligne. « Il ne s’agit pas seulement de faire passer des messages, mais aussi de déconstruire [nos idées établies], témoigne Kosset Anahí Mamani Coaquira, militant d’ACTÚA. À chaque activité, on se questionne beaucoup et on fait des débats qui peuvent durer trois heures. »

« Dans des enquêtes sur les mythes de l’amour, mes collègues ont mis en évidence le fait que huit femmes sur dix avaient déjà été exposées à la violence, explique la jeune militante. Dès leurs premières relations amoureuses, les jeunes expérimentent le cycle de la violence. » À la racine du problème se trouvent notamment des valeurs et des attitudes patriarcales qui nient et banalisent la violence, observent les auteurs d’un rapport publié par ACTÚA en novembre dernier.

Tout en prenant conscience des rouages de la violence, les militants mènent des enquêtes dans la population pour sonder la prévalence de la violence et les valeurs sous-jacentes à celle-ci. Pour sensibiliser d’autres jeunes, ils créent des livres sur des témoignages de victimes ou de femmes inspirantes, ainsi que des vidéos diffusées sur des plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok. « On reçoit des messages sur les réseaux sociaux, de personnes qui souffrent d’un type de violence ou qui veulent mieux cerner la violence, et qui veulent parler avec quelqu’un, observe la jeune militante. Plusieurs se sont rendu compte qu’ils vivaient de la violence et ont mis fin à leur relation amoureuse. »

Les actions d’ACTÚA s’inscrivent dans un processus de décolonisation et de « dépatriarcalisation », explique Tania Nava Burgoa, cheffe du projet Femmes de Bolivie, vos droits dans le budget. « Les activités comme la dernière enquête suivent une méthodologie bien latino-américaine de recherche-action participative, qui permet à ceux qui étaient exclus à certains moments de l’histoire de participer et d’avoir une voix, précise-t-elle. Le leadership personnel et l’organisation [des jeunes] sont renforcés. Nous apportons seulement du soutien lorsque les jeunes le demandent, mais ce sont eux qui prennent les décisions. »

« Je crois que ce sont les jeunes qui peuvent générer le changement, croit la cheffe de projet. ACTÚA propose que ce soit les jeunes qui puissent rêver d’un monde différent et commencer à le construire. La vision des jeunes est sans limites, elle propose de nouvelles choses, avec la liberté de choisir leur voie. Elle se défie constamment, sans peur. »

Un avenir rempli de défis

 

« Au cours des six derniers mois, environ 50 000 personnes ont suivi les actions de la campagne sur les réseaux sociaux, tandis que de 1500 à 1700 jeunes ont été impliqués directement dans la campagne », révèle Julie Perreault.

« Je rêve que ces jeunes sensibilisés et mobilisés puissent échanger avec les preneurs de décision et avoir un impact politique, avoue Tania Nava Burgoa. Je crois qu’ils ont beaucoup à dire. »

Si les jeunes militants d’ACTÚA peuvent avoir une certaine longueur d’avance, le chemin vers l’égalité semble encore long et semé d’embûches en Bolivie. Des changements sociaux et culturels très profonds devront être réalisés, croit Tania Nava Burgoa, qui espère que les prochaines générations pourront vivre dans une société plus équitable.

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