Travailler en tant que femme journaliste au Pakistan

Des réfugiés près du marché afghan de Peshawar, au Pakistan
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des réfugiés près du marché afghan de Peshawar, au Pakistan

Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de ses journalistes en 2021. Au Pakistan, la présence de Magdaline Boutros a bousculé les mœurs. Les femmes sont quasi absentes de l’espace public au pays. Elle raconte.

Travailler comme journaliste étrangère au Pakistan n’est pas de tout repos. La liberté de presse y est davantage un principe qu’un fait, des autorisations sont nécessaires pour se déplacer pratiquement n’importe où, et bien des Pakistanais sont désemparés face à une journaliste… femme.

Un homme rencontré à Peshawar — fort sympathique par ailleurs — a posé LA question qui taraudait plusieurs de ses compatriotes. « Comment est-il possible qu’une femme de son âge ne soit pas mariée ? » Visiblement perplexe face à cette « incongruité », l’homme a détourné le regard pour poser la question au photographe du Devoir Renaud Philippe. « Tu peux lui poser la question directement », a répondu Renaud à notre vis-à-vis pakistanais. « Non, non… »

Au gré des rencontres, parsemées d’effluves de thé et d’une générosité enivrante, des pointes d’incrédulité apparaissaient ici et là, toujours enveloppées de pudeur et de délicatesse : comment se fait-il que ce soit elle qui pose les questions et non l’homme qui l’accompagne ? Pourquoi n’est-elle pas avec ses enfants ?

Parfois, le choc était plus brutal, notamment lorsque des hommes baissaient la tête à mon passage ou refusaient de me regarder dans les yeux lorsque je leur parlais — même si je portais le voile. Jamais je n’ai pu échanger une poignée de main lors de ces deux semaines passées au Pakistan. Et dans les restaurants, nous avons toujours mangé derrière des rideaux ou dans des salles réservées aux familles et aux femmes.

Une question de respect et de culturepour éviter que les femmes soient importunées par les hommes, nous a expliqué notre fixer — un journaliste local qui nous accompagnait dans tous nos déplacements et qui effectuait la traduction. Mais qui a pour conséquence que les femmes sont quasi absentes de l’espace public au Pakistan.

Ma présence bousculait parfois les mœurs. Notre fixer a dû négocier à certaines occasions pour que je sois admise dans la hujra, la pièce réservée à l’accueil des visiteurs (masculins) dans les maisons pakistanaises, ou encore dans une madrasa, remplie à craquer de centaines d’élèves masculins et de leurs professeurs, sans la moindre présence féminine.

Photo: Fournie Notre journaliste Magdaline Boutros, ici à droite, a partagé un repas avec des muftis de la madrasa Jamia Usmania, située en banlieue de Peshawar, au Pakistan.

Mais à plusieurs occasions, mon existence discordante a mené à de sublimes rencontres. Une fois les entrevues terminées, j’étais parfois escortée seule à l’intérieur des maisons, derrière les portes des hujras, pour rencontrer les femmes de la maison.

Des moments privilégiés, d’une grande humanité et emplis d’une complicité féminine émouvante malgré la barrière de la langue. Comme cette fois où une jeune femme m’a montré les peintures qu’elle réalisait dans sa chambre en me confiant que son père refusait qu’elle parte étudier à Islamabad, ou lorsqu’une femme et sa belle-sœur voulaient à tout prix me coudre une robe pakistanaise et me faire goûter aux fruits de l’oranger qui poussait dans leur cour.

Pas d’objection

Notre séjour au Pakistan a également été rythmé par les multiples autorisations qu’il fallait obtenir pour réaliser nos reportages. Pour les journalistes étrangers, une visite au ministère de l’Information à Islamabad est un passage quasi obligé. En gros : on y attend longtemps, on y boit beaucoup de thé et on espère en ressortir avec un « No Objection Certificate (NOC) » en main. Une feuille imprimée, signée par un directeur du ministère de l’Information, sur laquelle il est indiqué que le gouvernement du Pakistan ne s’oppose pas à votre présence dans telle ou telle ville. Un Saint-Graal avec lequel certains journalistes repartent, mais d’autres pas.

L’encadrement de la presse est donc manifeste, et va même jusqu’à une certaine surveillance. Des agents du gouvernement seraient dans les halls des hôtels où séjournent les journalistes étrangers, nous ont dit les deux fixers qui nous ont tour à tour accompagnés durant notre séjour. Un des fixers nous a même envoyé des messages textes alors qu’on se trouvait à côté de lui et près de deux hommes dans le hall d’un hôtel pour nous dire de sortir illico afin de discuter loin de leurs oreilles.

Un scénario digne d’un film, mais difficile de savoir s’il s’agissait d’une fiction ou d’un documentaire…



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