L’important mouvement de désobéissance civile

Marco Bélair-Cirino à Fairy Creek
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Marco Bélair-Cirino à Fairy Creek

Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de ses journalistes en 2021. Marco Bélair-Cirino s'est rendu à Fairy Creek, où des dizaines de personnes veulent forcer  la compagnie Teal-Jones à battre en retraite.

Au milieu de la campagne électorale, je me suis éloigné des sentiers battus et rebattus par les chefs des partis fédéraux pour pénétrer à l’intérieur d’une forêt d’arbres anciens de la Colombie-Britannique. J’y ai découvert des Canadiens pour qui la démocratie des urnes ne suffit pas.

Des dizaines de personnes se relaient à Fairy Creek et essaient de forcer la compagnie forestière Teal-Jones à battre en retraite après avoir obtenu des droits de coupe d’arbres plusieurs fois centenaires, parfois millénaires. Depuis août 2020, ils couvrent le chemin forestier de pierres, creusent des tranchées, érigent des barricades avant de s’y attacher l’avant-bras, empêchant temporairement la machinerie forestière d’avancer. Ils participent au plus important mouvement de désobéissance civile de l’histoire du Canada.

Pour accéder à cet endroit, je longe la côte de l’île de Vancouver sur une centaine de kilomètres, de Victoria jusqu’à Port Renfrew, où je bifurque vers l’est. Pendant un moment, les ondes des tours cellulaires de la Colombie-Britannique et de l’État de Washington s’entremêlent, donnant le tournis à mon téléphone portable, puis s’évanouissent. Après avoir contourné Fairy Lake, j’aperçois une vingtaine de véhicules tassés en bordure de la route, puis un campement de roulottes, de tentes et de chaises pliantes.

Des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) surveillent les allées et venues des automobilistes. « Vous avez stationné votre automobile sur la voie », me lance l’un d’entre eux après avoir immobilisé son VUS. « Et maintenant ? » demandé-je après avoir creusé de nouveaux sillons dans la bande de terre mêlée de gravier. « Vous êtes encore sur la route », répond l’agent avec une moue de désapprobation. « Aucun pneu de votre voiture ne doit être en contact avec l’asphalte de la route, sinon ils vous donneront un constat d’infraction », lance un habitué des lieux tout en se dirigeant vers sa voiture. Compris.

Je mentionne rapidement aux agents que je suis journaliste. En guise de réponse, ceux-ci m’indiquent que leur confrère responsable des relations avec les médias a pris congé et m’invitent poliment à faire de même et à repasser un autre jour. J’entre plutôt dans le campement de base du Rainforest Flying Squad, où des personnes de tout âge s’engagent — pour quelques heures, quelques jours ou quelques semaines — dans la résistance contre la coupe de cyprès, de thuyas et d’autres arbres géants à Fairy Creek. Cinq activistes me proposent de gravir avec eux la montagne afin de rejoindre la ligne de front séparant les protestataires d’une part et les employés de la forestière et les policiers qu’ils ont appelés en renfort d’autre part. J’accepte.

Nous nous avançons vers l’entrée du chemin forestier, où une demi-douzaine de policiers montent la garde. Ils exigent de voir ma carte d’identité, sans quoi ils ne me laisseraient pas passer. J’extirpe ma carte de presse de la poche de mon manteau. Ils roulent des yeux. Ils veulent jeter un œil à mon permis de conduire afin d’y glaner des informations, comme l’adresse de mon domicile et ma date de naissance. Je suis perplexe. Les cinq militants en file derrière moi tournent les talons. Ils refusent net de s’identifier. Certains sont « fichés » pour avoir entravé les activités légales de Teal-Jones et de ses sous-traitants, m’expliquent-ils. Ils décident de contourner le barrage policier par les bois. Je les suis. À quoi bon gravir la montagne seul. Je ne veux pas composer un herbier ; je cherche à en savoir plus sur ces adeptes de l’action directe non violente.

Je constate rapidement qu’ils viennent de partout au Canada ; des étudiants, des travailleurs, des chômeurs, des retraités, dont plusieurs ont été gagnés par l’« anxiété climatique ». Devant l’inaction des décideurs politiques, ils ont pris les choses en main, expliquent-ils, afin de préserver le plus d’arbres anciens possible de l’abattage.

Les quatre hommes — Void, Prince, Chicoutimi et Atlantique — et l’unique femme — Écureuil — pestent contre le gouvernement néodémocrate de la Colombie-Britannique, qui a octroyé des droits de coupe à la forestière. Ils ne lui font pas confiance — ni au NPD de Jagmeet Singh ni au PLC de Justin Trudeau d’ailleurs — pour dénouer la situation. À l’approche du scrutin, ils hésitent entre un vote stratégique visant à bloquer l’élection du Parti conservateur et un vote blanc ou l’abstention, qui leur éviterait de cautionner un « système pourri », m’explique Écureuil, qui transporte un sac à dos pesant deux tonnes et auquel une paire d’espadrilles et une couverture de laine sont attachées.

Après plus d’une heure de marche, les « environnementalistes » rejoignent d’autres membres occasionnels ou permanents de la Rainforest Flying Squad, qui sont agglutinés devant un campement. Raven donne ses consignes pour contrecarrer ou à tout le moins ralentir les coupes forestières prévues le lendemain. Entre deux phrases, je me présente. Consciente de son imprudence, elle demande à voir ma carte de presse… puis s’éloigne afin de présenter aux autres, à l’abri de mes regards, l’offensive qu’elle a préparée.



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