Portraits de vaccinateurs au front

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Il y a un an, la vaccination contre la COVID-19 débutait au Québec. Un sujet plus que jamais d’actualité avec la propagation d’Omicron et l’administration de la troisième dose. Portraits de quatre vaccinateurs au front pour immuniser les Québécois.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Louis-Philippe Monday
Étudiant en médecine

À moins d’une semaine de son examen final en néphrologie (étude de la physiologie et de la pathologie du rein), Louis-Philippe Monday consacrait mercredi sa journée à vacciner petits et grands à la Place Sports Experts de Laval. « Je me sens à ma place », dit l’étudiant en 3e année de médecine à l’Université de Montréal. Lorsque le gouvernement a lancé un appel aux étudiants et aux retraités pour contribuer à l’effort de vaccination, le jeune homme de 21 ans s’est inscrit sur la plateforme Je contribue. « J’ai vacciné pas mal à temps plein l’été dernier », rapporte-t-il, avant de retourner sur les bancs de l’université à l’automne.

Sollicité à nouveau il y a quelques semaines par le CISSS de Laval — qui cherche ardemment des vaccinateurs (comme partout ailleurs) —, Louis-Philippe Monday a repris place dans un cubicule au milieu de seringues et de sérum à injecter. « Il faut avancer le plus possible la vaccination, dit-il. Il y a une hausse des cas, un nouveau variant. Si on veut s’en sortir, il faut donner tout ce qu’on peut en ce moment. » D’autant que cette expérience aux premières loges de la lutte contre la pandémie offre à cet étudiant en médecine un condensé de ce qui le fait vibrer dans la vie. « Pour moi, c’est de l’or en barre venir ici. Je trouve ça l’fun parler aux gens. C’est pour ça que j’ai décidé de faire carrière en santé : jaser avec le monde, voir comment ils vont, les mettre en confiance. »

Il y a bien sûr eu quelques expériences moins positives, mais elles demeurent anecdotiques, soutient Louis-Philippe Monday. Comme cette fois où un homme tenait à se filmer en train de faire un fuck you pendant qu’il recevait son vaccin. « Je lui ai dit : tant que moi je ne parais pas dans ta vidéo, fais-le si ça te fait plaisir. Je n’étais pas là pour essayer de briser sa mentalité. Ce n’est pas moi, en cinq minutes, qui vais changer ça. » Mais de manière générale, les personnes qui ont relevé leur manche devant l‘étudiant en médecine étaient contentes de recevoir leur vaccin, dit-il. Lors des journées les plus occupées, le jeune homme se souvient avoir vacciné près d’une centaine de personnes par jour. « Des fois, pour rassurer des gens [plus anxieux], je leur dis : “ne vous inquiétez pas, j’ai vacciné un millier de personnes avant vous ! ” »

Louis-Philippe Monday dit toutefois avoir beaucoup d’empathie pour ceux qui deviennent plus nerveux à l’approche de l’aiguille. « Moi, j’en donne beaucoup de vaccins, mais quand c’est le temps pour moi d’en recevoir un, j’ai les mains moites. Alors, je peux très bien comprendre ça », lance-t-il dans un sourire. Son cubicule a parfois été le théâtre de crises d’angoisse d’adolescents emportés par l’émotion à la vue de la seringue. Des situations qui sont toutefois loin de le déstabiliser. « Les enfants et les ados, il faut leur faire penser à autre chose, explique celui qui a longtemps travaillé dans des camps de jour. Tu leur dis : “faque là, en fin de semaine…” puis tu y vas pendant qu’ils n’y pensent pas [à l’injection] et ensuite ils te disent : “ah, c’est tout, c’est déjà fini ?”»

Parallèlement à ses études en médecine, Louis-Philippe Monday espère pouvoir continuer à dégager du temps ici et là pour continuer à vacciner des Lavallois. « Je suis choyé de faire ça. Pour moi, c’est une confirmation que j’ai bien choisi la branche dans laquelle je suis. » 

Magdaline Boutros


Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Lynn Lauzon
Infirmière clinicienne à la retraite

Mars 2020. La planète entière s’est mise à respirer au rythme de la COVID-19. Au même moment, la vie de Lynn Lauzon a pris un autre tournant tout aussi inattendu. « J’ai eu un cancer », laisse tomber la dame de 62 ans. Après avoir été nourrie par gavage pendant un été et avoir subi une opération couronnée de succès, l’infirmière clinicienne à la retraite s’est remise sur pied. Quelques mois plus tard, lorsque la campagne de vaccination a pris son envol, Lynn Lauzon a rapidement levé la main, malgré l’épreuve qu’elle venait de traverser. « On est résistantes, les infirmières ! justifie-t-elle. Et c’est dans mes croyances profondes aussi [la vaccination]. »

Celle qui a été infirmière en chef du département de néonatalité de l’Hôpital de Montréal pour enfants a fait une demande à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec pour retrouver son permis d’exercice. Et dès mai 2021, elle s’est installée derrière un bureau de la Place Sports Experts à Laval, où le CISSS de Laval a établi un centre de vaccination. « Je fais l’évaluation », explique-t-elle. Le passage obligé des futurs vaccinés, où on leur pose quelques questions avant qu’ils reçoivent le précieux sérum. « La vie est tellement différente, s’étonne Lynn Lauzon. Un été, je ne suis pas capable de m’alimenter, et l’autre été, je travaille à temps plein ici ! »

Depuis, des milliers de personnes sont passées devant elle. « Vraiment, c’est un plaisir de venir travailler. Il y a juste à un moment où ce n’était plus aussi agréable », pointe-t-elle. Lors de l’implantation du passeport vaccinal au début de l’automne, des personnes résignées à se faire vacciner se sont présentées devant elle. « Il y en a qui me disaient : ce n’est pas mon choix. Je leur disais : vous avez le choix, vous pouvez partir. Ils voulaient avoir un débat philosophique. Mais moi, je ne suis pas là pour faire un débat. » Lorsque ceux-ci sont revenus pour leur deuxième dose, tout s’est déroulé « comme un charme », mentionne l’infirmière, sans la moindre pointe d’amertume.

Parfois, Lynn Lauzon fait de l’observation dans la zone où les vaccinés doivent patienter 15 minutes avant de quitter les lieux. « Les adolescents et les jeunes adultes, ils sont toujours penchés sur leurs téléphones. S’ils perdent connaissance, ils vont tomber directement sur la tête, relève-t-elle avec humour. Une fois, j’ai sorti ma voix de maman pour dire à un jeune homme : assieds-toi droit ! » Un choc vagal peut parfois survenir quelques minutes après l’injection, explique-t-elle, en disant généralement surveiller si le visage des patients pâlit. « Mais quand ils sont penchés comme ça, tu ne vois pas leur face, encore moins quand ils portent une casquette. Je riais avec mes collègues : on se disait, on ne checke plus les faces, on checke les pouces. Quand les pouces se mettent à aller moins vite, c’est qu’il y a un problème », lâche-t-elle dans un rire communicatif.

Depuis peu, le centre de vaccination de la rue Louis-B.-Mayer à Laval a pris des airs de fête. Des autocollants muraux, des ballons, des jeux gonflables, des casques de réalité virtuelle et même un petit train font désormais partie du décor pour égayer la vaccination des enfants de 5 à 11 ans. Avant qu’ils puissent se changer les idées avec cet arsenal d’attraits, plusieurs enfants passent par le bureau de Lynn Lauzon. « Je leur explique mon truc du spaghetti dur et du spaghetti mou, rapporte-t-elle. On ne veut pas avoir de spaghetti dur, ça fait mal. Alors je leur fais pratiquer le spaghetti mou avec leur bras. Ils me font rire : ensuite ils partent vers le vaccinateur en faisant bouger leur bras. Et ça marche à 90 % ! »

Magdaline Boutros

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Luc Lange
Infirmier à la retraite

« Mon record, c’est de vacciner 100 personnes en une journée !  » Luc Lange se souvient bien « de la folie furieuse » du printemps dernier, lorsque la population de Granby s’était précipitée pour obtenir sa première dose. « Ça arrivait souvent qu’on dépassait notre quart de travail pour terminer les rendez-vous », raconte l’infirmier retraité.

M. Lange travaille depuis sept mois au CIUSSS de l’Estrie. Il a mis sa retraite de côté six mois après l’avoir prise pour faire « son effort de guerre ». Mais pas à n’importe quel prix. Il offre des disponibilités cinq jours par semaine, du lundi au vendredi. « Pas de fin de semaine. Ça, ç’a été le gros bout du bâton, dit-il. Je ne ferai pas une fin de semaine sur deux, ce n’est pas vrai. J’en ai fait pendant au moins 30 ans. »

Il a commencé sa carrière dans le réseau de la santé comme préposé aux bénéficiaires à l’âge de 18 ans. Il a notamment travaillé à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal, ainsi que dans un centre de réadaptation du CISSS de la Montérégie-Ouest, auprès d’enfants ayant un trouble du spectre de l’autisme ou une déficience intellectuelle. Un bagage qui lui sert maintenant.

Un an après le début de la vaccination au Québec, l’infirmier retraité administre encore des premières doses, souvent à « des gens très anxieux ». « Ils viennent nous voir. Ils ont eu peur tout ce temps et, finalement, ils se laissent convaincre, explique Luc Lange. Ils ont plein de questions : “J’entends ça, j’entends ça, c’est-tu vrai ?” On a le rôle, vraiment, de calmer toute cette anxiété-là. »

Luc Lange y parvient. « C’est ça que je trouve le fun avec les cliniques : quand ils [les gens] sont assis devant nous autres, on n’est pas poussés, on n’a pas un quota de je ne sais pas combien [de personnes à vacciner] par jour [à respecter]. On prend vraiment le temps d’expliquer aux gens le pourquoi du vaccin, surtout si on sent qu’il y a beaucoup d’anxiété en dessous de ça. »

Tous les non-vaccinés qu’il a rencontrés ont finalement tendu leur bras. Luc Lange ne s’en vante pas. Il n’est pas en mission. Le consentement des personnes doit être libre et éclairé, souligne-t-il. « Je leur dis : “Si vous me dites que vous vous sentez obligés [par le gouvernement], selon moi, ce n’est pas un consentement éclairé. Vous avez besoin de quoi comme information pour être certains que vous voulez vous faire vacciner ? Je suis un professionnel. Je ne vous vaccinerai pas contre votre gré. »

Luc Lange encourage les gens à se porter volontaires pour devenir vaccinateurs — 1500 Québécois l’ont déjà fait, selon le gouvernement. « Il faut juste s’armer de patience, prévient-il. C’est un processus [d’embauche] qui est long. »

L’infirmier retraité a dû remplir plusieurs formulaires et obtenir, entre autres, une preuve d’emploi auprès de son ancien employeur, le CISSS de la Montérégie-Ouest, afin d’être recruté par le CIUSSS de l’Estrie. En plus de passer une entrevue, il a dû « refaire », précise-t-il, des formations, notamment sur la désinfection des mains. « Ç’a été fastidieux, affirme-t-il. Ça m’a pris une semaine. »

M. Lange appelle le gouvernement à alléger ces démarches. Omicron menace le système de santé et chaque minute compte. D’ailleurs, le vaccinateur n’a toujours pas un horaire complet pour la semaine prochaine. « Je travaille le 20 et le 21 seulement. Et les 28 et 29. » Il est prêt à travailler tous les jours de la semaine, y compris la veille de Noël et du jour de l’An, pour immuniser les gens de sa région.

Marie-Eve Cousineau

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Stéphane Bissonnette
Vétérinaire

« Aussitôt que j’ai vu qu’on était autorisés à vacciner, j’ai donné mon nom », se rappelle le vétérinaire Stéphane Bissonnette. « C’était important pour moi de contribuer », ajoute-t-il d’un ton enthousiaste. Professeur en technique de santé animalière, l’homme de 46 ans a profité de sa pause estivale non pas pour se reposer, mais plutôt pour travailler à temps plein comme vaccinateur. « Si on veut s’en sortir, tout le monde doit mettre la main à la pâte, estime-t-il. Pour les gens de la population, c’est se faire vacciner. Pour les professionnels qui peuvent donner un coup de main et qui ont la disponibilité pour le faire, c’est de contribuer à la campagne de vaccination. » Depuis l’été, le vétérinaire a piqué l’épiderme de centaines de personnes, d’abord au centre communautaire Roussin à Pointe-aux-Trembles, où le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal avait ouvert une clinique de vaccination, puis au Stade olympique. À la reprise des cours à l’automne, Stéphane Bissonnette a poursuivi son travail de vaccinateur à raison d’une journée par semaine.

Alors, la question qu’on se pose tous : est-il plus facile de vacciner un humain qu’un animal ? « Un humain, ça ne peut pas mordre ! » répond à la blague le vétérinaire. « Mais un chat ou un chien, je peux lui donner des gâteries pendant que je le vaccine. Je ne peux pas faire ça avec un humain », ajoute-t-il le sourire dans la voix.

Plus sérieusement, Stéphane Bissonnette explique que la technique diffère légèrement, mais que l’acte médical et l’accompagnement visant à rassurer le futur vacciné demeurent les mêmes.

Mais qui est le plus docile, entre l’humain et l’animal, à la vue d’une aiguille ? « [Contrairement à un animal], la personne qui est devant nous est d’accord pour se faire vacciner, relève le vétérinaire. Évidemment, il y a des gens qui n’auraient pas nécessairement fait ce choix-là, mais qui doivent se faire vacciner pour conserver leur emploi ou voyager. Cela dit, ils sont généralement assez coopératifs… tout comme mes patients canins ou félins », dit-il sur un ton amusé.

Quelques personnes qui se trouvaient dans son cubicule ont toutefois été aux prises avec une anxiété ravageuse. « J’ai eu une jeune fille de 15-16 ans qui était terrorisée par les vaccins, au point où elle est venue avec deux amies pour la soutenir moralement », explique Stéphane Bissonnette. Celui-ci l’a installée dans une section en retrait, dotée de civières et de rideaux procurant une plus grande intimité. Il a alors proposé à ses amies de chanter une chanson. « Elles ont mis sur leur cellulaire une vidéo de la chanson thème de Lareine des neiges. Je me suis mis à chanter avec elles. Elles étaient vraiment surprises que je connaisse la chanson ! » L’ambiance s’est alors détendue, les rires ont fusé et la jeune fille a été vaccinée pendant que tous chantaient autour d’elle, raconte le vétérinaire.

Participer à la campagne de vaccination, c’est aussi l’occasion de faire des rencontres inspirantes, souligne Stéphane Bissonnette. Durant l’été, l’homme a travaillé en étroite collaboration avec des collègues venant d’Haïti, du Cameroun et de la Tunisie. « Et évidemment, on a fini par parler de nourriture ! Les Haïtiens nous parlaient souvent de leurs plats typiques, alors un midi, on est allés chercher de la nourriture dans un resto haïtien et on est allés partager un dîner sur le bord du fleuve. Ça a donné lieu à un beau contact culturel. »

De manière générale, la campagne de vaccination a été jusqu’à maintenant « une expérience très humaine », souligne Stéphane Bissonnette. « On ne peut pas agir comme des individus isolés, on fait partie d’un tout, ajoute-t-il. Cette pandémie en est la preuve. »

Magdaline Boutros



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