Un forum pour libérer la parole des victimes de l’Église catholique?

L’ex-juge Pepita Capriolo a mené une enquête sur l’ex-prêtre Brian Boucher de l’archidiocèse de Montréal, une des enquêtes les plus abouties au Canada sur le cas d’un prêtre pédophile.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’ex-juge Pepita Capriolo a mené une enquête sur l’ex-prêtre Brian Boucher de l’archidiocèse de Montréal, une des enquêtes les plus abouties au Canada sur le cas d’un prêtre pédophile.

L’ex-juge de la Cour supérieure Pepita Capriolo ne voit pas la nécessité de tenir une enquête publique sur les abus commis au sein de l’Église catholique au Québec, un exercice pourtant réclamé par de nombreuses victimes. Celle qui a enquêté à la demande de l’archidiocèse de Montréal sur le cas du prêtre pédophile Brian Boucher, condamné à huit ans de prison, estime que bien peu d’informations nouvelles pourraient filtrer d’un tel exercice, mais qu’un forum pour libérer la parole des victimes serait utile.

« Avec toutes les actions collectives qui ont été déposées, est-ce qu’il y a vraiment quelqu’un qui ne sait pas [qu’il y a eu des abus au Québec] ? » se questionne l’ex-magistrate dans sa première entrevue accordée à un média depuis le dépôt du rapport sur Brian Boucher. L’ex-juge Capriolo ne voit pas la pertinence de refaire dans la province un exercice à l’image de celui qui a été réalisé dernièrement en France. « Pas une autre fois », dit-elle.

Dans les dernières années, de telles enquêtes ont été menées en Allemagne, en Irlande, aux États-Unis et en Australie. Ces exercices longs et coûteux tendent vers une conclusion commune : l’Église savait, mais ne faisait rien.

L’ex-juge Capriolo en est d’ailleurs venue à cette même conclusion en enquêtant sur l’ex-prêtre Brian Boucher de l’archidiocèse de Montréal — une des enquêtes les plus abouties effectuées au Canada sur le cas d’un prêtre pédophile. « Mon rapport était pas mal dévastateur. Je n’ai pas ménagé l’Église, dit-elle, en précisant être de confession juive. Ce que j’ai observé, c’est ce que j’ai écrit. »

Dans le document de 276 pages déposé en novembre 2020, l’ex-juge décrie la culture du secret et le principe de la protection de la réputation de l’Église avant tout qui régnaient à l’archidiocèse de Montréal.

Conséquemment, les nombreux drapeaux rouges hissés tout au long de la carrière de Brian Boucher sont restés sans effet. « Il aurait été possible de mettre fin [aux] abus [de l’abbé Boucher] plus tôt », avait conclu Pepita Capriolo. L’ex-prêtre a été condamné en 2019 à huit ans de prison pour des abus sexuels commis sur deux mineurs.

Selon l’ex-magistrate, il est évident que bien d’autres situations similaires se sont produites à travers le Québec. Mais nul besoin de faire une enquête exhaustive pour arriver à cette conclusion. « Quand on fait une étude de sol, on prend une ou deux carottes, on ne va pas tout déblayer », illustre-t-elle. Et la carotte, l’ex-juge l’a déjà scrutée de fond en comble, assure-t-elle.

Pepita Capriolo demeure tout aussi sceptique quant à la fiabilité des chiffres avancés lors de telles enquêtes pour déterminer le nombre de victimes des prêtres abuseurs. « Toute enquête statistique va être une extrapolation, donc ça ne nous donne rien », tranche-t-elle.

Les victimes sont souvent emmurées dans le silence, parfois même décédées, rappelle l’ex-juge, et les archives diocésaines possiblement trouées. « Vous croyez vraiment que ça ne se faisait pas ailleurs [qu’à l’archidiocèse de Montréal] de déchiqueter des papiers et d’en cacher ? » s’exclame-t-elle, en référence à ses découvertes.

Un baume

 

Alors, que faire pour permettre aux victimes de libérer leur parole et ainsi de progresser dans leur processus de guérison ? La Commission de vérité et réconciliation du Canada — où toutes les personnes touchées par le drame des pensionnats autochtones pouvaient faire connaître leurs récits — avait agi comme un baume pour plusieurs survivants.

« Si, pour les victimes, c’est important d’avoir une plateforme, créons-la, cette plateforme, suggère Pepita Capriolo. Mais dans un but de compensation, où l’Église accepte son rôle d’avoir été un bourreau, demande pardon et se dit prête à écouter pour compenser [financièrement]. »

L’ex-juge rappelle d’ailleurs que les diocèses et les congrégations religieuses n’ont pas à attendre qu’une action collective soit déposée pour dédommager les victimes.

Par la suite, le regard doit être tourné vers l’avenir, croit Pepita Capriolo, afin de s’assurer que de tels abus ne se reproduisent plus. L’archidiocèse de Montréal travaille d’arrache-pied pour mettre en œuvre les 31 recommandations contenues dans son rapport sur Brian Boucher qu’elle a déposé il y a un an, assure l’ex-magistrate. « J’ai un tableau de mes recommandations et il y a un crochet à côté de presque tout. C’est miraculeux. »

La gestion des documents a notamment été changée. Toutes les archives — même les archives « secrètes » — ont été numérisées pour empêcher que des dossiers compromettants disparaissent à nouveau. Des vidéos bilingues ont également été tournées pour le personnel et les bénévoles œuvrant au sein de l’archidiocèse de Montréal ou dans d’autres diocèses afin de leur transmettre les bonnes pratiques à adopter pour éviter de nouveaux abus.

Pepita Capriolo doute toutefois qu’autant d’énergie ait été consacrée au dossier des abus sexuels dans les autres diocèses. « Ce qu’on est en train de faire ici [à l’archidiocèse de Montréal], certains doivent trouver ça intéressant, mais ça va faire peur à beaucoup de gens : à des évêques et à des archevêques. Je crains qu’il n’y ait pas grand-chose qui ait été fait ailleurs. »

Selon la magistrate, s’il fallait faire une enquête, ce serait plutôt sur les mesures adoptées par les diocèses et les congrégations pour s’assurer qu’un tel scandale d’abus sexuels ne se reproduise jamais.
 


 

 

Si vous êtes victime de violence sexuelle, vous pouvez contacter un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) près de chez vous. Cliquez ici pour en voir la liste ou appelez la ligne Info-aide violence sexuelle au 1 888 933-9007.

 



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