Un producteur agricole interdit à vie de recruter à l’étranger

Ce sont 19 ouvriers agricoles du Guatemala qui subissent la négligence de M. Lemay alors qu’ils étaient sans travail et sans paie depuis plus d’un mois à Saint-Jude en Montérégie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ce sont 19 ouvriers agricoles du Guatemala qui subissent la négligence de M. Lemay alors qu’ils étaient sans travail et sans paie depuis plus d’un mois à Saint-Jude en Montérégie.

Le producteur agricole Jean Lemay est devenu le 25 octobre dernier le premier employeur québécois à se voir interdire pour toujours l’accès au programme des travailleurs étrangers temporaires pour des violations aux lois du travail. Il avait auparavant été condamné pour d’autres infractions, dont une criminelle.

Ce sont maintenant 19 ouvriers agricoles du Guatemala qui font les frais de cette situation, laissés sans travail et sans paie depuis plus d’un mois, à Saint-Jude, en Montérégie.

Un mois après la tombée de cette interdiction permanente, des représentants de plusieurs ministères, des consulats du Guatemala et du Mexique ainsi que des organisations de défense des droits sont allés les chercher dans les logements de leur employeur.

 

Après avoir fait leur valise en vitesse vendredi dernier, ces hommes sont maintenant logés dans un endroit sécuritaire de la région montréalaise, plus précisément sur la Rive-Sud. « Nous sommes très déçus et stressés. Nos familles ne reçoivent plus rien depuis des semaines là-bas, alors on a tous choisi de retourner », dit l’un d’eux, Carlos Mendez.

« La dernière chose qu’on veut, ce sont des problèmes, on est venus seulement pour travailler », ajoute son voisin de table, qui préfère taire son nom par peur de représailles.

M. Lemay n’avait pas répondu aux questions du Devoir au moment où ces lignes étaient écrites. Il était toujours visé par des enquêtes de deux corps policiers et de plusieurs organisations publiques.

« Négligence » au fédéral ?

Ce producteur agricole était en effet connu de plusieurs entités policières et gouvernementales, et ce, depuis au moins 2011. Il a été condamné pour fraudes fiscales en 2020 et en 2012. Il a aussi été dénoncé pour des logements insalubres par d’autres travailleurs étrangers et a fait l’objet d’une enquête pour des échanges irréguliers de main-d’œuvre une première fois en 2012. Emploi et Développement social Canada (EDSC) a refusé d’en diffuser la conclusion « pour des raisons de confidentialité ».

En avril 2018, il a été arrêté sous cinq chefs d’accusation criminels, après une saisie de cannabis de la Sûreté du Québec. M. Lemay a été acquitté des accusations d’extorsion, de production de drogue, de complot et d’entrave à la justice. Il a cependant été reconnu coupable du cinquième chef d’accusation, celui de possession de biens criminels, ou « recel », en avril dernier, quelques semaines après avoir obtenu le feu vert d’EDSC pour recruter 146 travailleurs étrangers temporaires.

Ce sont finalement 80 travailleurs étrangers qui ont atterri au pays en 2021 avec un permis de travail exclusif portant son nom, comme le veulent les critères du programme d’immigration. La majorité sont déjà repartis, leur contrat se terminant plus tôt.

EDSC affirme ne pas avoir « l’autorité de procéder à une vérification des antécédents judiciaires ». Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) renvoie pour sa part systématiquement toute question à EDSC, même si c’est bien IRCC qui octroie les permis de travail temporaire.

« Il faut arrêter de se fermer les yeux. Pour moi, c’est de la négligence de la part des ministères », affirme Michel Pilon, coordonnateur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ).

« Ce n’est pas normal que ça prenne autant de temps pour réagir dans un dossier comme celui-là », dit celui qui accompagne le groupe de Guatémaltèques.

Environnement « difficile »

Selon le RATTMAQ, c’est une éclosion de COVID-19 parmi les ouvriers agricoles étrangers, un bris de quarantaine et des allégations de « location » de main-d’œuvre à d’autres agriculteurs sans autorisation qui ont mené à l’interdiction permanente assortie d’une amende de 198 750 $.

EDSC a refusé de confirmer ces affirmations, mais sa plateforme des employeurs non conformes évoque notamment que « l’employeur a empêché l’étranger de se conformer à un décret ou à un règlement pris en vertu de la Loi sur les mesures d’urgence ou de la Loi sur la mise en quarantaine », est-il par exemple relevé.

Après la tombée de l’interdiction, cinq entités ont procédé à des perquisitions le 26 octobre 2021, dont la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), la Gendarmerie royale du Canada et la Sûreté du Québec.

Le travailleur Carlos Mendez dit avoir été avisé quelques jours avant ces perquisitions que son employeur « travaillait de façon irrégulière ». Ce père de famille a contracté la COVID-19 peu de temps après son arrivée au Québec, en mai dernier, et 15 de ses collègues ont aussi été infectés, relate-t-il. « Toute la saison a été très difficile cette année, on ressent du désespoir », dit-il.

Il était à l’emploi de Jean Lemay principalement pour la culture de concombres et de courges pour des contrats de six à sept mois et pour la cinquième année consécutive. Les 19 travailleurs rescapés de cette ferme affirment cependant qu’ils étaient « prêtés » à d’autres exploitations agricoles, une pratique interdite sans les autorisations requises. « On était envoyés d’un endroit à un autre, d’un jour à l’autre. On pensait que c’était permis puisque notre visa est en agriculture », affirme M. Mendez au nom de ses collègues.

Jean Lemay ne détient pourtant pas de permis d’agence de placement, selon le registre de la CNESST. La Commission a confirmé que son enquête concerne bel et bien le règlement sur les agences de placement et les agences de recrutement de travailleurs étrangers temporaires, sans pouvoir donner plus de détails.

Le consulat du Mexique à Montréal a en outre indiqué au Devoir qu’au moins 10 ressortissants mexicains se trouvent encore à l’emploi de M. Lemay, mais qu’ils ont d’autres statuts migratoires.

Réunis dans une salle à l’endroit où ils sont maintenant logés à Boucherville, les 19 travailleurs doivent maintenant déterminer qui obtiendra l’une des neuf places sur le vol de mercredi matin vers leur pays d’origine. « Qui a un bébé en bas âge ? » demande une employée du consulat du Guatemala. « Moi, mon fils est né hier », dit l’un d’eux en levant timidement la main. Une dizaine d’autres devront patienter jusqu’à la semaine prochaine.

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