Qu’est-ce qui ne fonctionne pas avec la formation policière?

La mort de Jean René Junior Olivier n’est pas un cas isolé: 70% des personnes abattues par les policiers au Québec en 20 ans étaient aux prises avec un problème de santé mentale connu. Deuxième volet de trois.
 

Rapport après rapport, le Bureau du coroner a montré du doigt neuf fois au cours des dix dernières années le manque de formation des policiers en intervention auprès de personnes en crise, selon des données compilées par Le Devoir. Tant sur l’utilisation d’une arme à feu que sur les zones du corps visées, les décès de personnes désorganisées viennent aussi remettre en question le modèle d’emploi de la force.

« J’aimerais bien que demain matin, tout soit réglé ; par contre, je suis assez réaliste pour savoir que ça va prendre du temps, mais que c’est à force de travailler qu’on va y arriver. On ne change pas des façons de faire établies depuis que la police existe en deux ou trois ans », note en entrevue avec Le Devoir le coroner en chef adjoint, Me Luc Malouin.

Le cas de Mario Hamel, un itinérant avec des problèmes psychiatriques abattu en plein jour au centre-ville de Montréal en juin 2011, a mis en lumière la méconnaissance des policiers lorsqu’ils font face à un citoyen en crise. « Tirer sur un criminel qui fait feu lui-même en direction des policiers ou d’une autre personne est une chose. Tirer avec une arme à feu sur une personne visiblement perturbée en est une autre », notait déjà à l’époque le coroner Jean Brochu dans son rapport.

Ce décès a d’ailleurs été un tournant pour l’École nationale de police du Québec (ENPQ), qui a ajusté les scénarios d’intervention enseignés à partir de 2012 et ajouté des ateliers en désescalade.

Malgré tout, les recommandations se sont succédé, et huit autres personnes ont péri dans des circonstances similaires. En août dernier, le coroner Malouin, qui préside l’enquête publique sur la mort de Pierre Coriolan, n’a pas mâché ses mots pour décrire l’intervention qui a coûté la vie à ce dernier en 2017 : « [Les policiers] ont agi comme ils ont été formés il y a 15-20 ans ». L’homme, qui souffrait de problèmes de santé mentale, était armé d’un couteau de cuisine et d’un tournevis. Lors des audiences publiques, il a été mentionné qu’aucune tentative de désescalade n’a été entreprise avant que M. Coriolan ait été abattu par les policiers.

Lors d’une intervention sur deux, la victime tenait dans ses mains un couteau, selon nos données. Pour justifier leurs tirs devant une personne armée, les corps policiers invoquent la « règle du 21 pieds », établie selon une étude américaine du début des années 1980.

Elle soutient qu’à cette distance, une personne armée d’un couteau aurait le temps de poignarder un policier à plusieurs reprises avant même qu’il puisse dégainer son arme.

« C’est une règle de prudence qui dit que face à une personne armée d’un couteau, on doit dégainer », explique Bruno Poulin, expert-conseil en emploi de la force à l’ENPQ. Ce qui ne veut pas dire que les policiers doivent automatiquement tirer, souligne-t-il.

Le Devoir a demandé au ministère de la Sécurité publique et à différents corps de police de la province les données au sujet des policiers blessés ou tués dans l’exercice de leurs fonctions depuis 2001 à la pointe d’un couteau. Seule la Sûreté du Québec a donné suite à notre demande, indiquant qu’aucun policier n’a perdu la vie et que 25 ont été légèrement blessés et un grièvement blessé.

De plus, les policiers sont entraînés pour viser le centre-masse, soit la région qui comprend les organes vitaux comme le cœur et les poumons. Selon nos données, 49 personnes tuées lors d’une intervention ont été atteintes au centre-masse, 16 à la tête et 7 au dos.

Notre analyse montre par ailleurs qu’il est très rare que les policiers soient accusés au criminel pour avoir utilisé la force. Seul le policier Éric Deslauriers a fait face à une telle accusation pour avoir abattu un adolescent de 17 ans, David Huyghes-Lacour,après une poursuite policière à Sainte-Adèle, en janvier 2014.

Légalement, les policiers disposent de certains pouvoirs pour exercer leur rôle. La porte-parole du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), Me Audrey Roy-Cloutier, explique que « les policiers n’ont pas à attendre qu’une attaque se matérialise avant d’agir, ils ne sont pas obligés d’avoir un couteau ou une arme pointé sur eux ou sur leur tempe pour avoir le droit d’utiliser une force raisonnable selon les circonstances ».

« Un guide, pas une doctrine »

Le modèle national d’emploi de la force, qui est appliqué à travers le pays, prévoit que face à une résistance qui peut causer des blessures graves ou la mort, il est légitime pour les policiers d’utiliser le niveau de force adéquat.

Notre compilation révèle que, dans 63 % des interventions policières qui se sont soldées par la mort d’un citoyen, soit 51 des 81 cas, aucune arme intermédiaire comme le pistolet Taser n’a été utilisée. Lors des autres interventions mortelles recensées, les policiers ont utilisé le poivre de Cayenne dans 15 interventions avant d’utiliser leur arme à feu et le bâton télescopique à 6 occasions. Le Taser a quant à lui été utilisé lors de 5 interventions.

L’usage de la force a trop longtemps dicté les interventions policières, estime le sergent Éric Roger, policier depuis 25 ans à Sherbrooke et désormais à la tête de l’équipe mobile d’interventions psychosociales depuis 2019. « On détecte maintenant les cas de santé mentale. Ce qu’on ne faisait pas avant. Quand on avait un individu en crise, on se battait avec ! On l’arrêtait et on l’accusait au criminel. C’était l’usage de la force qui prévalait. »

Vers une formation continue ?

À la suite du décès de Jean René Junior Olivier à Repentigny, le 1er août dernier, Le Devoir a questionné le Service de police de la Ville de Repentigny (SPVR) sur la formation offerte à ses effectifs pour intervenir auprès de citoyens en crise. Le SPVR admet que seulement 8 des 118 policiers de Repentigny ont suivi la formation « Intervenir sécuritairement auprès d’une personne en crise » et 18 ont assisté à la formation en ligne « Désescalade État mental perturbé » en 2019-2020, dispensées par l’École nationale de police.

« Notre intention est de former la totalité de nos policiers-patrouilleurs en 2021-2022 », a tenu à préciser le service des communications de la police de Repentigny. La cheffe de la police, Helen Dion, a refusé la demande d’entrevue du Devoir.

En août dernier, lors de l’enquête publique entourant le décès de Pierre Coriolan, le coroner Luc Malouin s’est prononcé en faveur d’une formation annuelle sur la santé mentale, sur l’intervention avec une personne en crise, sur la désescalade de la violence et sur la communication. Actuellement, seules les aptitudes au tir font en effet l’objet d’une requalification obligatoire.

L’ex-policier du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) Stéphane Wall, qui a entraîné durant 13 ans des policiers sur l’usage judicieux de la force, souligne que la formation policière a trop longtemps mis l’accent sur le côté technique au détriment de l’intelligence émotionnelle. « Il faut non seulement mieux former nos policiers, mais aussi maintenir les compétences en santé mentale », dit celui qui a aussi cosigné le mémoire Sauver des vies de citoyens et policiers par un maintien de compétences dans le cadre des audiences menées l’an dernier autour du livre vert sur la réalité policière.

Au Québec, le parcours typique pour devenir policier nécessite un diplôme d’études collégiales en techniques policières. Les aspirants policiers doivent ensuite être admis à l’École nationale de police du Québec. C’est seulement depuis 2017 que 60 heures de cours d’intervention auprès des personnes vulnérables ont été ajoutées à l’horaire des étudiants en technique policière au niveau collégial.

Depuis 2015, l’ENPQ consacre spécifiquement 21 heures en théorie et en pratique aux questions d’itinérance et de santé mentale dans son programme.

« C’est une amélioration, mais ce n’est pas assez », estime de son côté Michael Arruda, expert en santé mentale et policier à la retraite du SPVM. Selon lui, le nerf de la guerre, c’est la formation continue. Actuellement, aucun corps de police n’oblige ses policiers à mettre à jour ses connaissances en matière d’intervention auprès des personnes en crise.

Une question de temps

 

La moitié des événements avec tirs policiers ont une durée de 10 minutes ou moins entre l’arrivée des policiers, les coups de feu et l’appel d’une ambulance, selon une recherche menée en 2015 par Annie Gendron, chercheuse à l’ENPQ.

Pour Marie-Christine Beaudin, agente de Réponse en intervention de crise (RIC) au Service de police de l’agglomération de Longueuil, le temps est un allié lors d’une intervention policière auprès d’une personne désorganisée.

« En formation RIC, on nous l’a dit plusieurs fois, et c’était peut-être moins dans notre langage avant, mais c’est de prendre tout le temps nécessaire pour amener une situation à se résoudre de façon pacifique », note l’agente Beaudin.

À l’heure où le désarmement et le définancement de la police sont réclamés par certains organismes contre la violence policière, elle confie toutefois que si on lui enlevait son arme, elle ne serait pas à l’aise de répondre à ce type d’appels.

« La problématique, c’est que souvent, quand les policiers vont arriver, juste l’uniforme est un déclencheur [de la crise] », note de son côté l’expert en emploi de la force Bruno Poulin.

À lire demain, dans le troisième et dernier volet de l’enquête du Devoir : Les policiers sont-ils voués à devenir des intervenants sociaux ?



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