Dix ans et aucune nouvelle pour six orphelins haïtiens en attente de parrainage

Liane Jean Laurent a déposé en 2011 une demande de réunification familiale pour les enfants de son frère, faits orphelins lors du tremblement de terre de 2010 en Haïti. «Complexe», leur dossier est sans réponse depuis 2014.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Liane Jean Laurent a déposé en 2011 une demande de réunification familiale pour les enfants de son frère, faits orphelins lors du tremblement de terre de 2010 en Haïti. «Complexe», leur dossier est sans réponse depuis 2014.

Six orphelins haïtiens qui ont perdu leurs parents dans le tremblement de terre en 2010 attendent depuis dix ans d’être réunis avec leur famille au Canada. Et depuis la dernière mise à jour du dossier en 2014, c’est silence radio de la part d’Immigration Canada, qui n’a toujours pas rendu de décision.

« Même les animaux ne sont pas traités comme ça », laisse tomber Marie Michelle Jean Louis, qui a piloté le dossier de parrainage au nom de sa mère octogénaire. Au téléphone, cette infirmière de formation qui possède un dépanneur à Joliette peine à contenir son désarroi devant ces délais hors du commun pour faire venir ses cousins. « Ce qui me met en colère, c’est que le Canada a réagi rapidement pour accueillir des réfugiés d’Afghanistan. Mais nous, ça traîne depuis toutes ces années », déplore-t-elle. « On ne peut plus faire attendre ces enfants. Ce n’est pas humain. »

Gordon, Raymond, Charlson, Jessica, Woodchina et Kétine Jean Laurent étaient tous mineurs lorsque le tremblement de terre a fauché la vie de leurs parents le 12 janvier 2010. Le plus vieux avait 14 ans et la plus jeune était âgée d’à peine quelques jours. Ils n’avaient aucune parenté en Haïti, seulement cette tante, Liane Jean Laurent, qui vivait en Ontario et qu’ils n’avaient jamais vue.

Touchée par leur triste sort, Mme Jean Laurent dépose en 2011 une demande de réunification familiale pour les enfants de son frère. Dans ce pays en ruine, l’enquête pour établir leur identité et les démarches pour obtenir les précieux documents finiront par coûter plus de 10 000 dollars américains à la famille. Celle-ci envoie aussi de l’argent aux enfants par l’entremise d’une voisine qui vit dans un abri de fortune et s’occupe d’eux.

L’année suivante, en 2012, Liane Jean Laurent et sa fille Marie Michelle se rendent en Haïti pour rencontrer les enfants. « La petite s’accrochait à moi et disait “maman, maman”. Ça faisait mal au cœur », raconte Liane Jean Laurent, que Le Devoir a rencontrée à Repentigny chez Monique, une autre de ses filles. « On ne pouvait pas les emmener. »

En 2013, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) informe la famille que le dossier est complet et qu’il pourra enfin aller de l’avant. Mais un an plus tard, la voisine qui s’occupait des enfants décède, et ceux-ci sont envoyés dans un orphelinat.

Photo: Photo fournie par la famille Maintenant hors de l’orphelinat, les six jeunes sont toujours en survie, malgré l’argent que leur envoie la famille par l’intermédiaire d’un ami.

Devant cette situation de grande vulnérabilité, Mme Jean Louis presse Immigration Canada d’accélérer le traitement. Dans un courriel daté du 2 mai 2014, on lui répond que comme le dossier est « complexe », il a été confié à une unité spéciale du centre de traitement de Mississauga en Ontario et que les délais ne s’appliquent plus. « Nous venons de vérifier l’étagère reliée et voyons sept dossiers devant les six vôtres, alors veuillez continuer à patienter. »

Le mois suivant, Immigration Canada envoie une demande pour d’autres pièces justificatives, et c’est la dernière communication écrite que recevra la famille. Les pièces exigées ont été envoyées — et reçues — quelques mois plus tard. Après ? Au fil des sept dernières années, les nombreux appels téléphoniques de Mme Jean Louis au centre d’appels d’Immigration Canada se sont toujours heurtés à la même réponse insatisfaisante d’un agent : « Le dossier suit son cours. »

Un dossier tabletté ?

Le 14 août dernier, alors que le pays nageait en plein émoi depuis l’assassinat de son président, un autre séisme meurtrier a secoué la perle des Antilles. Il a aussi fait voler en éclat ce qu’il restait de patience à la famille, qui a embauché une avocate. Ses démarches ont révélé que loin d’avoir cheminé jusqu’à un bureau de visas de l’ambassade canadienne en Haïti, le dossier n’avait jamais quitté le centre de traitement de Mississauga. « C’était comme si le ciel venait de nous tomber sur la tête. On avait attendu tout ce temps, dépensé beaucoup d’argent et qu’avaient-ils fait ? Rien ! » s’indigne Marie Michelle Jean Louis.

Selon l’avocate Patricia Gamliel, le dossier pourrait bien être tombé « entre les craques ». « C’est ce que je soupçonne. Quelqu’un l’a peut-être mis de côté, je n’ai pas d’information. Mais c’est sûr qu’il n’a pas été traité », dit-elle.

La présidente de l’Association québécoise des avocats et avocates en immigration soutient qu’un tel délai n’est pas « normal ». « Mais malheureusement, je ne pense pas que c’est un cas isolé, il y en a d’autres », dit Stéphanie Valois. « Avec IRCC, c’est catastrophe après catastrophe. »

Elle constate que certains dossiers de réunification familiale traînent sans que les retards puissent être expliqués. « C’est vraiment difficile de faire un suivi. Même pour moi qui suis avocate », souligne-t-elle. Selon elle, les gens prennent leur mal en patience, car ils font confiance au système. « Ils ne s’imaginent pas qu’au Canada un dossier puisse être perdu. »

Quant aux agents du centre d’appels, ils ne fournissent pas d’informations fiables, estime Me Valois. « Je ne sais pas à quoi ils ont accès, mais on n’a jamais de réponses claires. Moi, je n’appelle jamais là », dit-elle.

IRCC n’a pas été en mesure de fournir au Devoir les délais moyens d’attente pour une réunification familiale. Le ministère a par ailleurs indiqué qu’il ne commentera aucun cas particulier, pour des raisons de protection de la vie privée. Le cabinet du ministre de l’Immigration Marco Mendicino s’est abstenu de commenter pour les mêmes raisons, en précisant toutefois qu’« un délai aussi long n’est pas normal, bien que les cas complexes puissent souvent prendre plus de temps ».

Urgence et espoir

Selon Me Gamliel, IRCC travaille actuellement à faire avancer le dossier. « Quand ils se sont aperçus du problème, ils ont quand même fait des efforts pour nous aider, sachant que les enfants sont dans la rue, qu’ils habitent sous une tente et qu’il y a des risques à vivre ainsi en Haïti à l’heure actuelle », a-t-elle soutenu.

Il y a quelques années, lorsque les aînés ont atteint leur majorité, les six enfants ont vécu ensemble hors de l’orphelinat, dans une grande pauvreté. Depuis, malgré l’argent que leur envoie la famille par l’intermédiaire d’un ami, ils sont toujours en survie. « Ils ne mangent qu’un jour sur deux. Trouver de l’eau, c’est un combat de tous les jours », soupire Marie Michelle Jean Louis, en rappelant qu’il y a urgence. « L’une des filles a failli se faire violer par une gang qui l’avait enlevée. »

Mme Jean Louis s’inquiète aussi des « séquelles irréparables » que cette attente a causées. « En tant qu’infirmière en pédiatrie, je sais que de tels traumatismes ne s’effacent jamais », dit-elle. « La plus jeune avait un an quand on a déposé la demande. Mais elle a maintenant 11 ans ! »

Leur avocate, Patricia Gamliel, a demandé qu’on octroie dès maintenant le statut de résident permanent à ces enfants, invoquant l’article 25 de la loi sur l’immigration, qui donne ce pouvoir au ministre « s’il estime que des considérations d’ordre humanitaire relatives à l’étranger le justifient, compte tenu de l’intérêt supérieur de l’enfant directement touché ». Elle demande aussi que des visas temporaires soient délivrés aux enfants pour qu’ils puissent être en sécurité au Canada pendant l’achèvement du processus.

Devant le chaos qui règne actuellement dans ce pays au bord de la guerre civile, Liane Jean Laurent et ses filles ne veulent pas perdre l’espoir de voir arriver les enfants d’ici Noël. « J’ai envie de faire un party avec eux, de les prendre », dit Mme Jean Laurent, en faisant le geste de serrer quelqu’un dans ses bras. Le regard attendri, sa fille Monique acquiesce. « On veut les cajoler, leur donner des cadeaux. On veut leur faire comprendre que même s’ils n’ont vécu que des malheurs jusqu’ici, leur vie ne va pas s’arrêter là. »

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