Vice-chef et universitaire

André Lavoie
Collaboration spéciale
L'ambition de Sipi Flamand d’amener des changements profonds et durables au sein des communautés autochtones ne date pas d’hier.
Photo: Romeo Saganash L'ambition de Sipi Flamand d’amener des changements profonds et durables au sein des communautés autochtones ne date pas d’hier.

Ce texte fait partie du cahier spécial Relève en recherche

On lui a posé plus d’une fois la question, alors bien sûr sa réponse était déjà prête. Comment combiner adéquatement ses responsabilités de vice-chef des Atikamekw de Manawan avec les exigences de la vie universitaire en tant qu’étudiant à la maîtrise en études autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) ? Pour Sipi Flamand, « les deux choses se nourrissent constamment » et se ressemblent beaucoup plus que certains pourraient le croire.

« Comme politicien, je suis toujours en quête d’informations et j’utilise les méthodologies de recherche apprises à l’université pour pousser plus loin mes réflexions avant de proposer des mesures », affirme celui qui multiplie en ce moment les entrevues sur le terrain (avec des aînés, des femmes, des jeunes, des leaders autochtones) pour alimenter le contenu de son mémoire. Intitulé, de façon provisoire, La mise en valeur des savoirs politiques et philosophiques d’Atikamekw Nehirowisiw en contexte d’autodétermination autochtone, il portera l’empreinte du profond désir de dialogue qui anime Sipi Flamand.

Certains concepts, comme celui du territoire ou de la gouvernance, ne signifient pas la même chose selon le point de vue autochtone ou occidental

 

Son ambition de réconciliation avec la société québécoise et celle d’établir des changements profonds, durables, au sein des communautés autochtones ne date pas d’hier. Tout cela s’est en partie cristallisé pendant ses études en sciences politiques à l’Université Laval. Un passage qui ne l’a toutefois pas conduit directement aux études de niveau maîtrise, puisqu’il a d’abord travaillé comme analyste politique et juridique pour l’Association des femmes autochtones du Québec, un emploi qui lui a permis à la fois d’appliquer ses connaissances déjà acquises et d’être plus sensibilisé à l’importance de la recherche pour mieux comprendre les multiples réalités des communautés autochtones. Dont certaines douloureuses et persistantes.

Écouter la parole

Cette reconquête de l’identité culturelle et l’amélioration très concrète des conditions de vie passent entre autres par le savoir des aînés, qui pendant longtemps ne fut transmis que par tradition orale. Les bouleversements provoqués par la sédentarisation forcée des communautés et l’acculturation à travers le système étouffant des pensionnats ont provoqué de multiples fractures générationnelles, et Sipi Flamand cherche une façon de les atténuer. « Les aînés ont une grande facilité à transmettre les savoirs à travers les contes et les légendes, et c’est à travers ces récits que sont véhiculés les grandes lois, les grands principes et les grandes valeurs, affirme le chercheur. Cette manière de faire, les jeunes doivent non seulement se l’approprier, mais en connaître les principes pour les transmettre à leur tour. »

Sur un autre front, il tente aussi de jeter des ponts entre les traditions juridiques dominantes et celles des peuples autochtones, et surtout traduire les nuances entre ce qui ressemble parfois à deux continents fort éloignés sur le plan symbolique.

« Certains concepts, comme celui du territoire ou de la gouvernance, ne signifient pas la même chose selon le point de vue autochtone ou occidental », souligne Sipi Flamand. Et ces différences, parfois fondamentales, provoquent selon lui de sérieux problèmes de communication, renforçant ainsi des relations asymétriques, en rien propices aux rapprochements et à la collaboration.

Le Principe de Joyce

Et le vice-chef est bien placé pour mesurer l’ampleur de ces écarts, car il a activement participé aux consultations et à la rédaction du fameux Principe de Joyce, ce protocole destiné à offrir des services de santé de qualité aux membres des Premières Nations, inspiré de la mort tragique de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette le 28 septembre 2020. Sipi Flamand ne cache pas son pessimisme devant la résistance du gouvernement Legault à reconnaître la notion de racisme systémique, ce qui accentue un dialogue de sourds qui était déjà très présent avant la disparition de cette mère de sept enfants, et dans des conditions inimaginables.

« Nous connaissons le discours politique du gouvernement caquiste, alors il vaut mieux se concentrer sur le fait d’établir un dialogue avec la société québécoise, propose Sipi Flamand. Le Principe de Joyce, c’est ce que réclame l’ensemble des peuples autochtones, et cela peut servir de modèle pour travailler en partenariat avec les autres ordres de gouvernement. » De la manière dont les soins de santé sont financés par Ottawa à la façon de les gérer par Québec, cette feuille de route est essentielle aux yeux du vice-chef, et elle fait résolument partie de son engagement politique.

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