Le visionnaire du Québec Inc. Michel Nadeau n'est plus

Michel Nadeau n’a jamais cessé d’intervenir dans les médias — tant francophones qu’anglophones — pour démocratiser l’économie.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Michel Nadeau n’a jamais cessé d’intervenir dans les médias — tant francophones qu’anglophones — pour démocratiser l’économie.

Il a vu naître le Québec inc. à titre de journaliste économique au Devoir dans les années 1970. Il a fait bourgeonner les fleurons québécois à partir des années 1980 comme dirigeant de la Caisse de dépôt et placement du Québec. À la fin de sa vie, il a veillé au grain des entreprises d’ici comme directeur général de l’Institut sur la gouvernance (IGOPP). Le grand défricheur de l’entrepreneuriat au Québec, Michel Nadeau, est mort d’un cancer mardi en fin de journée.

Michel Nadeau concédait lui-même avoir été « présent à chaque étape » de l’histoire du Québec inc.

C’est derrière une machine à écrire du Devoir qu’il fait ses débuts dans le monde économique, en 1973. Il s’affaire alors à médiatiser les succès des entrepreneurs d’ici, sa plume crédibilisant les industriels québécois. « J’ai créé un business star system inspiré des milieux sportifs et artistiques », racontait-il dans une dernière entrevue à son ancien employeur, le mois dernier. Il accédera en l’espace d’une décennie du statut de journaliste à celui d’éditorialiste et de directeur des pages économiques.

Son regard lucide sur le monde des affaires attire l’œil de Jean Campeau, à l’époque président de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), qui l’embauche. « Le bas de laine des Québécois » commence alors à investir en dehors du pays. Grâce à Michel Nadeau, la Caisse ouvre des bureaux un peu partout dans le monde. « Nous voulions que les jeunes Québécois se développent et rayonnent à l’étranger », expliquait-il. « Il ne voyait pas de mur autour du Québec », renchérit son frère, Jacques Nadeau. « Il fallait qu’on se fasse connaître au monde, les Québécois. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Michel Nadeau concédait lui-même avoir été «présent à chaque étape» de l’histoire du Québec inc.

Michel Nadeau exerce aussi tout son poids pour que la Caisse non seulement soit rentable, mais profite le plus possible au tissu économique local. « Quand on négociait une transaction, il fallait aller chercher le meilleur rendement possible et, au prix d’un effort supplémentaire, obtenir des retombées pour l’économie québécoise », expliquait-il. La CDPQ vibrait d’ailleurs dans ces années au son du slogan « Faisons des Québécois un peuple de propriétaires ». Jacques Nadeau assure que « renforcer les entreprises québécoises » constituait la priorité absolue de son frère et qu’« il ne fallait pas juste investir dans les compagnies multinationales et les actions ».

Lorsqu’il quitte, en 2002, la Caisse et du même coup la direction de la branche CDP Capital, cette entreprise regroupait plus de 100 milliards de dollars d’actifs. La nouvelle direction de la CDPQ ferme alors les bureaux que Michel Nadeau avait ouverts à l’étranger. « Michel était furieux », relate Jacques Nadeau.

« Très courageux »

La troisième grande fonction de l’économiste s’exercera à la tête de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP). Dans cet institut qu’il aide à fonder, il se consacre au succès des entreprises de toute envergure. Ses qualités de médiateur lui permettent de dénouer les impasses autant auprès des PME, des OBNL que dans les grandes institutions parapubliques. Jacques Nadeau se souvient de son frère comme de « l’être humain le plus doux que j’ai pu connaître dans ma vie. Avec Michel, [l’essentiel], c’était toujours de discuter avec d’autres personnes pour aider les entreprises. »

« Michel Nadeau était un entremetteur intéressant qui savait joindre les entreprises et mettre les gens en relations. Il connaissait bien le tissu économique. Il avait des ramifications un peu partout. Il savait toujours qui appeler », raconte l’actuel président-directeur général de l’IGOPP, François Dauphin. « Sa passion, il savait la transmettre aux administrateurs qu’il côtoyait. Il était un motivateur, un mobilisateur, un vulgarisateur extraordinaire. »

(Re)lisez notre entrevue avec Michel Nadeau

Michel Nadeau, ou travailler pour le Québec

Michel Nadeau n’a d’ailleurs jamais cessé d’intervenir dans les médias — tant francophones qu’anglophones — pour démocratiser l’économie. « S’il y avait une vérité à dire, il n’y avait pas d’hésitation. Il était très courageux », commente M. Dauphin.

« Dans certains domaines, il allait à contre-courant. Michel aimait être différent », ajoute Jacques Nadeau. « Il ne voulait pas devenir un p.-d.g. Il aurait pu devenir un p.-d.g. et devenir archimillionnaire, mais ce n’était pas ça qu’il voulait. Il voulait offrir quelque chose à la société québécoise. »

Michel Nadeau ne s’est jamais déclaré ouvertement en faveur de l’indépendance politique du Québec. C’est surtout la vision d’un Québec « autonome financièrement » qui articula sa pensée dès ses premiers pas dans l’univers de l’entrepreneuriat. « Je me suis donné comme devoir de travailler pour le Québec », résumait-il encore, quelques semaines avant sa mort.



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