Un Tunisien bientôt expulsé malgré une intégration qu’il estime exemplaire

Firas Bouzgarrou est un Tunisien francophone, bien intégré au Québec, qui travaille 80 heures par semaine dans trois emplois différents. Malgré tout, l’homme de bientôt 40 ans vient d’apprendre qu’il sera expulsé du pays le 30 octobre prochain. Son « crime » ? Avoir passé un trop grand nombre de jours à l’extérieur du Canada pour être auprès de sa famille en Tunisie, qui traversait de dures épreuves.

« Je vois s’anéantir tout ce projet d’immigration qu’on avait préparé depuis si longtemps. L’avenir que j’avais prévu pour ma famille, tout ça est en train de disparaître. C’est comme un saut dans le vide », dit-il, dévasté.

Ce projet d’immigrer, ce diplômé en finance de l’École supérieure de commerce de Tunis a commencé à l’avoir en 2009 avec son amoureuse, avec qui il a aujourd’hui une fille de 6 ans. Alors qu’il n’avait jamais mis les pieds au Québec, le Tunisien a néanmoins été sélectionné sur dossier par la province en 2013, ce qui lui a permis de déposer une demande de résidence permanente auprès du fédéral.

Or, pour être admissible à la résidence permanente, la loi l’obligeait à demeurer au Canada un minimum de 730 jours non consécutifs sur une période de cinq ans suivant la délivrance du statut — soit deux ans sur cinq —, ce qui a été impossible pour Firas Bouzgarrou.

Car quelques jours après son arrivée au Québec, il est rentré dans son pays d’origine en apprenant que sa femme aurait une grossesse à risque. Il a prolongé son séjour auprès d’elle lorsqu’elle a donné naissance à leur fille, qui avait des malformations aux jambes, des jours lors desquels il a multiplié les rencontres avec des spécialistes pour obtenir un diagnostic et de bons traitements. Lorsque les choses semblent enfin aller mieux, une autre tuile s’abat : sa femme sombre dans une profonde dépression à la suite du décès de son père, fauché par un cancer fulgurant.

« Je ne pouvais pas laisser ma femme seule avec tout ça : mon rôle était d’être auprès d’elle. Et quel père n’aurait pas été près de sa famille dans un moment comme ça ? Si c’était à refaire, je le ferais », confie-t-il au Devoir, qui l’a rencontré dans un parc montréalais.

C’est à son retour, en août 2018, que le défaut du nombre de jours est constaté par les autorités — au terme de cinq années, il ne serait resté que 271 jours (sur les 730 exigés). Malgré une procédure spéciale devant la section d’appel, il perd son statut un an plus tard, en novembre 2019.

Avec l’aide de son avocat, il multiplie les recours, mais l’unique option viable semble être la demande de résidence permanente pour motifs humanitaires, qui peut être accordée à quelqu’un qui fait la démonstration d’une bonne intégration.

Au début de ce mois d’octobre 2021, après trois années à avoir travaillé dans diverses entreprises de la région de Montréal, M. Bouzgarrou apprend que sa demande a été rejetée par un agent d’immigration. Une décision qui fait l’effet d’une douche froide au Tunisien et à son avocat, Guillaume Cliche-Rivard : « Mon client a un dossier exemplaire. On ne parle pas de quelqu’un qui a conduit avec les facultés affaiblies ou qui aurait fait de la prison ! Son seul “crime”, c’est d’avoir mis sur pause un peu trop longtemps son rêve canadien pour pouvoir rester auprès de sa femme et sa fille qui avaient besoin de lui ! »

Pour cet ancien président de l’Association québécoise des avocats en immigration, cette décision n’est pas raisonnable et manque cruellement de compassion. « Dans une demande pour motifs humanitaires, on fait justement appel à l’humanisme. Quand on sait qu’il y a eu la maladie de sa fille, la mort de son beau-père et la dépression de sa femme… »

Son seul “crime”, c’est d’avoir mis sur pause un peu trop longtemps son rêve canadien pour pouvoir rester auprès de sa femme et sa fille qui avaient besoin de lui !

 

Mais surtout, l’agent n’a pas saisi la qualité de son intégration, estime Me Cliche-Rivard, qui dit avoir présenté un dossier de 850 pages pour prouver la bonne intégration de son client. « Ce qui choque, c’est le double message. On le rejette, mais il coche toutes les cases [de l’immigrant] dont on a besoin dans notre société d’aujourd’hui, alors qu’on parle de pénurie de main-d’œuvre et du déclin de la langue française. Peut-on comprendre que ça n’a pas de bon sens de l’expulser dans un contexte où, chaque jour, dans les journaux, on lit qu’on a besoin de personnes comme lui ? Et en outre, il gagne plus de 56 000 $», a-t-il ajouté, en faisant référence aux commentaires du premier ministre François Legault, qui avait prétendu en mai dernier que les immigrants gagnant moins que ce seuil appauvrissaient les Québécois. « Si ça, ce n’est pas une intégration parfaite, il n’y a rien qui va être suffisant. »

Appelé à expliquer les raisons du renvoi, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) et le cabinet du ministre Marco Mendicino ont tous deux indiqué au Devoir qu’ils ne commentaient pas les cas particuliers. Quant au nombre de dossiers qui sont rejetés en raison du non-respect de la règle des 730 jours, IRCC n’a pas été en mesure de fournir une réponse adéquate dans les délais impartis.

Le soutien de ses amis

Stéphane Tremblay est un ami et un collègue de Firas Bouzgarrou chez CAD Railway Industries, le fabricant de wagons où les deux hommes travaillent à temps plein. « Firas, c’est une très bonne personne. C’est un gars calme, toujours fin », note M. Tremblay à propos de l’homme qu’il invite souvent chez lui. « Je ne connais pas les détails de sa situation, mais je trouve ça plate qu’il s’en aille vite de même. »

Selon lui, l’industrie ferroviaire est toujours à la recherche de travailleurs qualifiés qui sont « vaillants » et vite « opérationnels ». « On n’a pas beaucoup de travailleurs immigrants dans notre compagnie, mais Firas, c’est un des bons. C’est sûr que, si on le perd, c’est un gros morceau à remplacer. »

Karim Sayedi, propriétaire de deux stations-service à Terrebonne et à Mascouche où Firas Bouzgarrou travaille à temps partiel plusieurs soirs et fins de semaine, n’a que de bons mots pour son employé. « C’est quelqu’un de très fiable. Quand il m’a dit qu’il allait partir, c’était comme recevoir un seau d’eau froide [en pleine figure]. Je ne pouvais pas y croire. En pleine pandémie, alors qu’on manque d’employés… C’est pourtant quelqu’un qui est déjà établi ici depuis trois ans, qui parle français », dit-il. « [Le gouvernement] est en train d’accepter des gens de l’extérieur, alors pourquoi ne pas accepter quelqu’un qui est déjà intégré ? Les magasins au détail et les dépanneurs, on a de la misère à avoir du monde stable. »

Firas Bouzgarrou reconnaît qu’il a commis une erreur de parcours. Mais cette bévue ne vaut pas une expulsion, selon lui, surtout au regard de ce qu’il a accompli au Québec depuis. « Je suis resté trois ans loin de ma famille pour travailler ici, je pense avoir purgé ma peine », dit l’homme, le regard embué de larmes. « J’espère que tout ça n’est qu’un cauchemar et que je vais finir par me réveiller. »

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