Ces Québécois qui migraient aux États-Unis pour le travail

Ronald Lévesque sur sa terre à bois à Saint-Michel-du-Squatec dans la région du Témiscouata
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Ronald Lévesque sur sa terre à bois à Saint-Michel-du-Squatec dans la région du Témiscouata

« La première fois que je suis descendu aux États, je suis allé ramasser des patates. J’avais 16 ans,c’était en 1956. » Ronald Lévesque a le regard tranquille de ceux qui ont vécu, mais avoue sa « petite nervosité » de raconter cette période presque oubliée aujourd’hui.

À Saint-Michel-du-Squatec où on le rejoint, une odeur de résine et de bois flotte encore, tout au long de son récit. En plein cœur de cette localité, des milliers de billots sont empilés, signe de la place centrale de l’industrie forestière dans cette région du Témiscouata.

À l’instar de milliers de Canadiens français, M. Lévesque est parti récolter ou bûcher au sud de la frontière entre les années 1950 et 1970.

Ils avaient déjà été environ un million de francophones à quitter le Canada pour les États-Unis au tournant du XXe siècle. Mais cette quête d’un meilleur travail s’est poursuivie ensuite, un épisode peu documenté de notre histoire. « Avant 1930, [cette immigration] était une autoroute ; après 1930, elle s’est rétrécie pour n’être plus qu’un chantier », décrit ainsi Yves Frenette, historien à l’Université de Saint-Boniface au Manitoba et référence en matière de migrations des francophones. « C’est en effet un sujet relativement inexploré », abonde également David Vermette, auteur du livre A Distinct Alien Race sur ces vagues précédentes d’immigration.

Il faut dire que plusieurs hommes, comme M. Lévesque, ne partaient que le temps d’une saison et ont ainsi laissé peu de traces. D’autres ont fini par rester pour de bon, et des familles de Beauce, de Chaudière-Appalaches ou du Bas-Saint-Laurent se sont dispersées pour toujours.

Cette mémoire est encore vivante et témoigne, dit M. Lévesque, d’un temps où c’est le travail — plutôt que la main-d’œuvre — qui était rare.

Cet homme, aujourd’hui âgé de 81 ans, passait la frontière plusieurs fois par année à l’époque pour travailler à meilleur salaire. Après des contrats de quelques semaines dans la récolte de patates à Frenchville, dans le Maine, en 1956 et en 1958, il « travaille en forêt » jusqu’en 1971, comme il le décrit.

 

La proximité de Squatec et de la frontière américaine lui permet de revenir chez lui presque chaque semaine durant ses contrats, qui s’étendent généralement de mai à septembre. À la frontière, on lui remet son « bond », une carte d’identité portant le nom de son employeur et les dates de son contrat, ce qui constitue son permis de travail.

« On repassait souvent la frontière la nuit du dimanche au lundi. On s’arrêtait manger dans un comptoir-lunch, c’était servi rapidement. On prenait un café et un sandwich aux tomates et on partait vers le camp », relate-t-il.

On l’imagine au comptoir, droit et digne comme il l’est aujourd’hui. Il insiste à plusieurs reprises pour signifier qu’il ne parle qu’en son nom : « Je ne peux pas parler pour l’expérience des autres personnes. »

Plus tard durant l’entrevue, il énumère néanmoins plus d’une dizaine de familles qui envoyaient des hommes au sud de la frontière, un nombre élevé pour une municipalité d’à peine 1200 âmes aujourd’hui.

Après son arrivée, le groupe d’hommes était réparti par employeurs dans différentes sections de la forêt. Le plus souvent, M. Lévesque y entrait avec un cheval, abattait les arbres demandés, les ébranchait et les enchaînait à sa bête un à la fois. Il sortait ainsi les billots de la forêt un par un, à force d’homme et de cheval, pour les amener vers une pile commune. « Les contremaîtres passaient ensuite pour transporter les cordes », explique l’homme.

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Le travail était dur. Ce n’est qu’avec la mécanisation, la venue des scies à chaîne motorisées et des « débusqueuses » que les Américains, « peu portés sur le travail manuel », commencent à occuper davantage ces emplois, note-t-il.

Les Québécois de l’époque partaient pour allonger la saison d’ouvrage et pour obtenir une meilleure paie.

« Ils nous embauchaient parce qu’on connaissait l’ouvrage. On était des gros travaillants, les Canadiens », affirme Louis-Nicol Veilleux. Aujourd’hui installé en Indiana, il a quitté Lac-Etchemin en 1965, alors qu’il n’était pas encore majeur lui non plus. « C’était pour un camp de bois dans le Maine, on ressortait juste toutes les deux semaines », raconte l’homme aujourd’hui âgé de 73 ans.

L’année suivante, à ses 18 ans, c’est plutôt son père qui lui déniche un visa, et ils traversent ensemble. « Ça ne me faisait pas peur, j’ai voyagé toute ma vie après ça », dit le fils Veilleux. La majorité du temps, il travaillait pour la compagnie Asplundh, à dégager des corridors de forêt pour faire passer les énormes lignes de transport d’électricité et leurs pylônes.

Son père, Fernand Veilleux, a entraîné ses trois fils à travailler au sud de la frontière. Aujourd’hui décédé, c’est sa veuve, Rose-Ange Bellavance, et deux de ses trois filles, Bérengère et Karence Veilleux, qui racontent une autre partie de l’histoire : une maison laissée à moitié vide par des hommes en quête de meilleurs salaires.

« Moi j’ai toujours trouvé ça dur qu’ils partent, mais on se revirait de bord et on continuait à vivre, on n’avait pas le choix », confie Karence Veilleux, la benjamine des six enfants.

Mme Bellavance, 92 ans, s’en souvient comme d’une réalité presque inévitable : « On avait besoin d’argent, alors il fallait en gagner. Il fallait manger ! Sans son travail du côté américain, je serais bien mince », dit-elle en riant. Elle et ses trois filles demeuraient dans un rang de Lac-Etchemin, sans voiture pour faire l’épicerie ou effectuer d’autres achats. « Même si je faisais le train toute seule, au moins j’avais mes vaches. »

Son mari aurait bien voulu déménager toute la famille aux États-Unis, mais pour Rose-Ange, il n’en était pas question : « Je me suis mariée jeune, à 17 ans, c’est là que je suis entrée dans ma maison. Je ne voulais pas quitter ma maison. »

« Oui, ça a fait un grand trou dans la maison. Il a tout le temps été parti. Il revenait tous les trois mois et repartait ensuite », raconte la mère de famille. Ses fils, eux, ne sont jamais revenus vivre au Québec pour de longues périodes.

« Les jobs pas payantes, ça ne les intéressait pas du tout », poursuit sa fille Karence. Elle se souvient que ses frères lui ont même avoué ne pas comprendre que le reste de la famille reste dans la province pour des « petits salaires ».

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Rose-Ange Bellavance entourée de ses deux filles Bérangère Veilleux et Karence Veilleux

Pas une vie facile

Les conditions de travail et de vie variaient selon qui embauchait. Les quatre hommes de la famille Veilleux ont eu la chance de trouver un employeur stable. Certes, ils étaient travailleurs forestiers, mais la rémunération n’était plus à la pièce.

Quant au groupe de Squatec, le recrutement recommençait presque chaque année, parfois à Dégelis, parfois directement « sur les lignes », explique Ronald Lévesque.

« Une fois, le chantier était de la misère », dit l’ancien travailleur forestier. Il se garde bien de prononcer le nom de l’entrepreneur en question, mais il précise « qu’il était aussi pauvre que nous autres ». Ils ont alors vécu dans des conditions d’hébergement difficiles, un camp de batch, c’est-à-dire un camp où ils se faisaient eux-mêmes à manger. Le bâtiment ne payait pas de mine et était « carrément en papier noir sur des rondelles de bois ».

Ronald Lévesque a finalement trouvé un emploi plus stable à la Société de protection des forêts contre le feu, qu’il a occupé à partir de 1972. Marié et père de quatre enfants, il a choisi de rester au Québec.

« À l’époque, on ne se faisait pas vraiment appeler “immigrants”, mais plutôt “travailleurs forestiers”. Je ne me rappelle pas avoir eu des mauvaises remarques », dit-il.

Encore aujourd’hui, si on le cherche, les chances sont fortes de le retrouver dans la forêt. En cette fin d’été, la lumière filtre à travers les 10 000 arbres qu’il a plantés un à un sur sa terre à bois héritée de son père : « C’est ici que je me sens bien. Mon jardin, c’est la forêt. »  



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