Après le 11 Septembre, un monde de mercenaires

Un employé d'une compagnie privée travaillant avec l'armée américaine en 2013 dans la ville de Ghazni, en Afghanistan.
Photo: Dibyangshu Sarkar Agence France-Presse Un employé d'une compagnie privée travaillant avec l'armée américaine en 2013 dans la ville de Ghazni, en Afghanistan.

Octobre marque le 20e anniversaire du début de la campagne d’Afghanistan. Ce mois-ci, Le Devoir présente une série sur les réactions sécuritaires en chaîne et les grands bouleversements géostratégiques déclenchés par le 11 Septembre. Premier cas : comment le plus long conflit de l’histoire des États-Unis et du Canada a transformé la manière de concevoir et de faire la guerre.

Le premier soldat américain de la campagne d’Afghanistan mort sous le feu ennemi est tombé près de Khost le 4 janvier 2002. Le premier décès d’un employé d’une compagnie privée de sécurité sous contrat avec l’armée des États-Unis est survenu l’année suivante, en Irak. Selon les derniers décomptes macabres de ces conflits au Moyen-Orient, au moins 7014 membres de l’armée des États-Unis y ont perdu la vie entre 2001 et 2019, mais aussi plus de 7950 agents des groupes armés privés. Et faut-il vraiment rappeler les quelque 900 000 décès de civils afghans et irakiens ?

Le Pentagone a massivement fait appel aux contractors depuis vingt ans. Le projet Costs of War, lié à l’Institut d’affaires publiques et internationales Watson de l’Université Brown, recensait 53 000 agents de compagnies militaires et de sécurité privées sous contrat en 2019 en Afghanistan et en Irak, contre 35 000 soldats des forces régulières.

Les budgets reflètent cette mutation vers la sous-traitance. Le Pentagone a dépensé l’équivalent de 855 milliards de dollars canadiens en 2019, dont plus de la moitié — 470 milliards — a profité à des compagnies privées. Il s’agit d’une augmentation de 164 % par rapport à 2001. Les universitaires parlent d’une camo economy, d’une gestion qui camoufle les coûts réels et humains des conflits.

La privatisation de la guerre et de la sécurité s’étend en fait partout et pose tellement de défis que l’ONU a créé un groupe de travail sur l’utilisation de mercenaires, qui succède à un rapporteur spécial nommé en 1987.

« Au début des années 2000, on était encore dans une situation d’usage classique des sociétés militaires privées. Les mercenaires actifs en Afghanistan et en Irak étaient encore liés par les contrats passés avec les États. Le phénomène s’est développé autrement depuis », explique au Devoir Jelena Aparac, présidente-rapporteuse depuis un an de ce groupe de travail onusien. « On voit vraiment l’intensification des acteurs privés dans les différentes zones de conflit souvent intraétatiques. On constate une augmentation de ces acteurs sur différents terrains d’intervention. On voit également que leur présence soutient les conflits et permet de les faire durer plus longtemps avec plus de violations des droits de la personne ; on a bien vu cet effet en Libye. »

Le mois dernier, la France a averti le Mali qu’elle se retirerait si la junte au pouvoir à Bamako concluait un accord pour le déploiement d’un millier de paramilitaires russes de l’armée privée Wagner. Ses mercenaires seraient employés pour former des Maliens et assurer la sécurité des dirigeants du pays africain. « C’est absolument incompatible avec notre présence », a dit le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Il a ajouté que les mêmes mercenaires déployés en Centrafrique avaient « provoqué une détérioration de la situation sécuritaire ».

Action humanitaire et cyberguerre

Mme Aparac, maintenant française, est née dans une ex-Yougoslavie déchirée par des conflits après la fin du régime communiste. Elle a étudié le droit international de la guerre. Son doctorat sur le rôle des entreprises dans les affaires guerrières sera bientôt publié en Belgique sous le titre Business et droit de l’homme dans des conflits armés (éditions Bruylant).

Elle donne des exemples de domaines où s’étend maintenant l’action des groupes de sécurité.

Action humanitaire. Son groupe de travail a récemment remis un rapport montrant l’ampleur croissante du phénomène de la privatisation de la sécurité dans l’action humanitaire et ses répercussions sur la violation des droits de la personne. En 2021, à elles seules, l’ONU et ses organisations partenaires devraient fournir de l’aide humanitaire à environ 160 millions de personnes. Les acteurs humanitaires utilisent les sociétés militaires pour la protection armée des convois et de leur personnel, la surveillance et l’entretien des installations (camps de séjour, entrepôts, véhicules, etc.), et même pour l’analyse des risques et la gestion de crises comme les prises d’otages. Le groupe a pu documenter des crimes commis par les agents des sociétés militaires et de sécurité privées, « notamment des cas de disparitions forcées, d’exécutions sommaires, de meurtres commis sans discrimination et d’exploitation et d’atteintes sexuelles ».

Immigration et frontières. Un rapport de 2020 remis au Conseil des droits de l’homme des Nations unies montre la participation croissante des sociétés de sécurité privées à la surveillance des frontières nationales, à la création de camps d’internement et à l’expulsion de migrants, notamment.

Industries extractives. Un autre rapport, celui-ci daté de 2019, décrit les liens entre les industries minières et les compagnies de sécurité. Les enquêtes parlent de cas de menaces, d’usage excessif de la force, de violences sexuelles et de meurtres contre les opposants aux projets miniers, qu’ils soient autochtones, environnementalistes ou défenseurs des droits de la personne.

Cyberguerre. Le 28 octobre prochain, Mme Aparac présentera à l’Assemblée des Nations unies un nouveau rapport sur l’apport des acteurs privés dans la conduite des guerres informatiques. Les mercenaires qui maîtrisent les nouvelles technologies peuvent lancer des attaques sur le Web, surveiller le déplacement de migrants par satellite ou constituer des banques de données. « Les agences de sécurité sont en train de se positionner comme des joueurs clés sur le plan international », dit-elle.

Le mercenaire délétère

La difficulté à cerner qui fait quoi complique le portrait. Un contractor américain opérant en Afghanistan présente un exemple ; un mercenaire australien assurant la sécurité d’une mine en République démocratique du Congo en montre un autre.

Le groupe onusien sur le mercenariat favorise donc une approche au cas par cas, tout en soulignant que le mercenaire demeure très majoritairement un homme animé par une masculinité toxique, violente. Un rapport a d’ailleurs spécialement étudié cette problématique. « Ce n’était pas une enquête facile à faire, parce qu’il manque beaucoup de données sur ces questions, souligne Mme Aparac. Mais oui, c’est une industrie dominée par les hommes, avec beaucoup de discrimination envers les rares femmes recrutées et beaucoup de violences sexuelles basées sur le genre. »

Beaucoup des grandes compagnies actives dans le secteur sont d’origine occidentale, comme les américaines Academi (anciennement connue sous le nom de Blackwater), FDG Corp., DynCorp et MPRI, ou les britanniques G4S, Erinys et Aegis Defense Services. GardaWorld, qui a son siège social à Montréal, offre aussi des services de sécurité privés dans plusieurs pays.

C’est une industrie dominée par les hommes, avec beaucoup de discrimination envers les rares femmes recrutées et beaucoup de violences sexuelles basées sur le genre.

 

Dans la perspective du groupe de travail de l’ONU, il n’y a cependant pas de « bons mercenaires », soi-disant occidentaux, et de « mauvais » mercenaires, provenant du reste du monde. « C’est trop simpliste, affirme la présidente. Il faut surtout considérer la possibilité de les sanctionner ou pas. Ce qui ressort systématiquement de nos rapports, c’est l’obscurité totale sur leurs relations contractuelles, quels que soient leurs clients, même l’État. Il devient impossible de suivre la chaîne de commandement et la personne responsable en cas de violation des droits ou de crimes. »

Les victimes n’ont donc pas moyen d’accéder à la justice et à la réparation. Ces compagnies et leurs employés jouissent d’une impunité presque totale. Les lois nationales s’avèrent difficiles à faire respecter en temps de crise, voire en temps « normal ». Il n’existe pas de cadre juridique international unique et contraignant permettant de réglementer, de suivre et de superviser les activités des sociétés militaires et de sécurité privées et de leur personnel.

Une guerre juste?

La « guerre contre la terreur » décrétée par le président George Bush fils après les attentats du 11 Septembre a véritablement commencé il y a vingt ans exactement, le 7 octobre 2001, quand il est devenu clair et net que le gouvernement de Kaboul ne livrerait pas la tête dirigeante des attaques, Oussama ben Laden. La première phase de l’intervention s’est alors organisée autour de frappes aériennes. Les troupes au sol ont commencé l’invasion une douzaine de jours plus tard.

Au total, cette guerre (qui s’est officiellement terminée le 30 août 2021 dans le chaos que l’on sait) aura donc duré 19 ans, 10 mois, 3 semaines et 2 jours, ce qui en fait le plus long conflit de l’histoire militaire américaine. Le Canada, partenaire obligé de l’intervention en tant que membre de l’OTAN, y est resté jusqu’en 2014, ce qui en fait aussi la plus longue guerre de son histoire nationale.

Mais était-ce bien la fin ? Les opérations militaires américaines se poursuivent dans la région, avec des attaques de drones et des milliers de soldats restés en poste en Irak. Et que nous dit cette guerre interminable sur ce qu’est devenue cette réalité incontournable de l’histoire humaine ? Qu’est-ce qu’une guerre, maintenant ? Qu’est-ce que l’envers de la paix, aujourd’hui ?

Stéphanie A. H. Bélanger, professeure titulaire au Collège militaire royal du Canada, part de la définition classique du général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), selon laquelle « la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens » — des moyens plus radicaux, évidemment. L’historien des idées Raymond Aron avait surnommé cette définition « la Formule ».

« En fait, ce n’est pas si simple », dit la professeure, qui s’intéresse dans ses travaux aux représentations du militaire canadien, particulièrement depuis la campagne en Afghanistan, et aux blessures morales des combattants. « La guerre contre-insurrectionnelle, comme celle menée pour lutter contre des terroristes, complique la conception. Au début de la guerre en Afghanistan et pendant plusieurs années, les militaires ne devaient pas parler d’“ennemis”, mais d’“insurgés”. On se battait contre un État non légitime, et cette situation fournissait une légitimité à la guerre. »

La professeure Bélanger enseigne aussi les théories sur la guerre juste, une notion qui brouille encore plus les cartes.

Les critères du jus ad bellum (autorité légitime, juste cause, défense, dernier recours, etc.) et du jus in bello (proportionnalité des interventions, règles d’engagement, etc.) ont servi à justifier la campagne d’Afghanistan après le 11 septembre 2001 — et même en partie celle d’Irak, malgré son casus belli inventé par les faucons de Washington. Les journaux de l’automne 2001 étaient remplis de textes d’universitaires (dont Michael Ignatieff, futur chef du Parti libéral du Canada, partisan de l’impérialisme humanitaire) qui relisaient saint Augustin, Grotius et Michael Walzer pour légitimer l’intervention militaire.

« Le Canada éprouve encore une fierté morale par rapport à son intervention militaire [en Afghanistan], avance Mme Bélanger. Cette idée est très présente dans les articles universitaires ou journalistiques. Cette guerre juste, menée sous une autorité légitime, dit-on, n’a pas servi à défendre le pays, mais à défendre des valeurs. Le but était de faire le bien, d’améliorer le sort des femmes, des enfants. »

Une enquête menée par la professeure auprès d’une centaine de vétérans de cette campagne a montré que 82 % d’entre eux se disaient satisfaits de leurs faits d’armes. « Ils répètent : j’ai fait ma job, affirme-t-elle. Si on refaisait cette étude maintenant, avec le retour des talibans au pouvoir, les réponses seraient différentes. Beaucoup de militaires sont déçus ; ils se demandent pourquoi ils ont risqué leur vie. »

 

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