Un rapport français sur les abus dans l'Église soulève des questionnements au Québec

Au cours des dernières années, des enquêtes sur des sévices par des membres du clergé ou des laïcs travaillant pour l’Église ont été lancées en Australie, en Irlande, en Allemagne et aux États-Unis.
Photo: Vladimir Simicek Agence France-Presse Au cours des dernières années, des enquêtes sur des sévices par des membres du clergé ou des laïcs travaillant pour l’Église ont été lancées en Australie, en Irlande, en Allemagne et aux États-Unis.

La France était sous le choc mardi en apprenant que 330 000 enfants français auraient été agressés sexuellement au sein de l’Église catholique depuis 1950. Un chiffre dévoilé dans un rapport accablant de la commission Sauvé, commandé par l’Église catholique de France, qui décrit un phénomène « massif » et « systémique », protégé par la culture du silence. Un système s’apparentant à celui qui a été décrit ici au Québec par nombre de victimes. Pourtant, les appels à la tenue d’une telle enquête dans la province demeurent sans réponse.

Interrogé mardi sur la pertinence de tenir un exercice comparable au Québec pour déterminer l’ampleur du scandale de pédophilie dans la province, le ministre québécois de la Justice, Simon Jolin-Barrette, n’a pas voulu répondre. « Plusieurs recours judiciaires ont été entrepris à l’encontre d’organisations religieuses au Québec, dont certains sont toujours en cours, a écrit au Devoir son attachée de presse, Élisabeth Gosselin. Nous limiterons donc nos commentaires. »

Or, pour Marc, qui a été victime de sévices sexuels et physiques dans un orphelinat des Frères des écoles chrétiennes, et dont nous taisons le nom pour protéger l’identité, une telle enquête est essentielle pour faire la lumière sur cet épisode sombre de l’histoire du Québec, mais aussi pour guérir. « Il faut que les gens connaissent l’ampleur de ce qui s’est passé. Moi, ça allégerait ma souffrance [qu’une enquête soit menée], et je pense que ça soulagerait bien du monde. »

Au cours des dernières années, des enquêtes du genre ont été lancées en Australie, en Irlande, en Allemagne et aux États-Unis.

Réticence

En France, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église — dont le rapport déposé mardi fait suite à deux ans et demi de travaux — a été lancée conjointement par la Conférence des évêques de France et la Conférence des religieuses et religieux de France.

Pourquoi un exercice comparable ne serait-il pas entrepris par les entités catholiques de ce côté-ci de l’Atlantique ? La Conférence des évêques catholiques du Canada n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue sur le sujet.

À l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, selon son secrétaire général, Mgr Pierre Murray, il n’est pas du ressort de l’organisation de lancer une telle enquête. « Chaque diocèse est indépendant, explique-t-il. En France, il a fallu que chaque diocèse décide de cette chose commune [déclencher une enquête à l’échelle nationale]. »

À l’archidiocèse de Montréal, l’ex-juge André Denis a été chargé de scruter les archives pour dresser un portrait statistique des agressions. Un rapport devrait être rendu public dans les prochains mois. Mgr Christian Lépine, l’archevêque de Montréal, n’était pas disponible mardi pour répondre à nos questions. « L’archevêque prendra le temps de lire le rapport » de la commission française, nous a-t-on dit.

Une enquête menée en juin par Le Devoir révélait que de 1930 à nos jours, au moins 9965 enfants québécois ont été agressés sexuellement ou physiquement par plus de 800 personnes ayant évolué au sein de l’Église catholique au Québec. Des avocats représentant des victimes estiment toutefois qu’il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg, de nombreuses victimes n’ayant toujours pas brisé le silence.

Ce n’est que récemment, en juin 2020, que Marc a réussi à dénoncer les agressions subies dans son enfance. « Ils m’ont massacré l’âme », témoigne le septuagénaire, la voix brisée. « En France, les chiffres sont épeurants. Mais au Québec, c’était le même système, poursuit-il. Une enquête permettrait d’éveiller beaucoup de monde sur ce qui s’est passé, de comprendre que leur père ou leur grand-père est peut-être passé par là. Il y a bien des choses qui ne se disent pas encore aujourd’hui… »

Atteindre le cléricalisme

« Je ne comprends pas que ça n’ait pas encore été fait », tranche à son tour Karlijn Demasure, professeure de théologie et directrice du Centre de protection des mineurs et des personnes vulnérables de l’Université Saint-Paul, à Ottawa, qui plaide elle aussi pour une enquête approfondie. « Les victimes des Premières Nations ont pu s’exprimer à la Commission vérité et réconciliation [sur les pensionnats pour Autochtones], mais les autres victimes d’agressions sexuelles dans l’Église catholique n’ont pas eu cette possibilité », note-t-elle.

En 1992, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) est devenue la première conférence épiscopale du monde entier à se doter d’un protocole clair pour recevoir et traiter les allégations d’agressions sexuelles commises par des membres du clergé. Ces lignes de conduite ont par la suite été mises à jour par la CECC.

Une enquête permettrait d’éveiller beaucoup de monde sur ce qui s’est passé, de comprendre que leur père ou leur grand-père est peut-être passé par là. Il y a bien des choses qui ne se disent pas encore aujourd’hui…

 

Mais selon la spécialiste des cas de sévices sexuels commis dans l’Église catholique, l’institution doit mener une réflexion plus en profondeur pour atteindre le nœud du problème.

Parmi les 45 recommandations contenues dans le rapport français, qui compte 2500 pages, plusieurs ont trait à la théologie, à l’ecclésiologie, à la morale sexuelle, à la formation des clercs et à la gouvernance de l’Église. « […] Parce que dans ces domaines, certaines interprétations ou dénaturations ont, selon [la Commission], favorisé abus et dérives », écrit son président, Jean-Marc Sauvé.

Une remise en question du cléricalisme et de la culture dans l’Église qui n’a pas encore trouvé écho ici au Canada, note Karlijn Demasure. « Les procédures qui ont été mises en place [pour prévenir les abus et accueillir les plaintes], c’est un grand pas en avant, souligne-t-elle. Mais on n’a pas cherché où sont les fautes dans la théologie, dans la formation des prêtres, dans la position qu’occupent les prêtres, les laïcs et les femmes dans l’Église. Tout ça doit être discuté pour voir où sont les vraies causes des abus. »

 

«Honte» et «effroi»

En France, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église estime à 216 000 le nombre d’enfants et d’adolescents victimes de clercs et de religieux depuis 1950. Si l’on ajoute les personnes agressées par des laïcs travaillant dans des institutions de l’Église, le nombre grimpe à 330 000, a indiqué mardi son président, Jean-Marc Sauvé. L’Église catholique a manifesté « jusqu’au début des années 2000 une indifférence profonde, et même cruelle à l’égard des victimes » de pédocriminalité, a-t-il dénoncé. Dans la foulée, le président de la Conférence des évêques de France, Éric de Moulins-Beaufort, a exprimé « sa honte », « son effroi » et a demandé « pardon ». La voix des victimes « nous bouleverse, leur nombre nous accable », a-t-il déclaré.


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