Entrevue avec le président du Bureau d'assurance du Canada (Québec) - Le BAC se porte à la défense du « no fault » québécois

Prise de position non équivoque sur le «no fault». Pénurie criante de main-d'oeuvre dans ce domaine à court terme. Ouverture des marchés aux institutions financières. Sinistres majeurs aux quatre coins de la planète. Impacts des avancées technologiques sur ce secteur d'activité. Voilà autant de sujets d'intérêt qui ont marqué l'existence de l'industrie de l'assurance de dommages au cours des derniers mois et des récentes années.

Jacques Valotaire préside le Bureau d'assurance du Canada (BAC) au Québec et il est le premier vice-président à la direction de ING Canada. Le BAC s'est prononcé sur la remise en question d'une partie du «no fault» par l'administration libérale, et son président situe la position de cet organisme à ce sujet: «On s'est principalement opposé à l'intention qu'avait manifestée le nouveau gouvernement d'ouvrir la possibilité aux victimes de criminels de la route de poursuivre ceux-ci, pour obtenir une indemnité supérieure à celle qui leur est actuellement versée par la Société de l'assurance automobile du Québec.»

M. Valotaire plaide résolument en faveur du régime en vigueur en se basant sur ces faits: «Il existe depuis 25 ans et il a fait ses preuves. Nous sommes au Canada les consommateurs qui, à toutes fins utiles, payons le moins cher pour assurer nos véhicules. Les victimes d'accidents de la route sont indemnisés rapidement. Tous et chacun le sont de façon équitable et sur la même base, ce qui n'était pas le cas avant l'entrée en vigueur de la loi.» Il fonde sa position sur ces arguments: «On pourrait s'attendre à ce que les coûts de l'assurance automobile risquent d'augmenter rapidement. On pense aussi qu'un régime d'assurance est fait avant tout pour indemniser des sinistrés et non pas pour punir des criminels de la route.» Il craint de plus un manque d'uniformité dans les montants d'indemnité versés: «Dépendamment [sic] de la capacité de payer du criminel de la route, une victime pourrait recevoir des montants faramineux ou ne rien obtenir. Cela va à l'encontre des principes de base de notre régime, qui fonctionne très bien.»

Il nuance sur un point: «Si le gouvernement veut réduire certaines indemnités qui sont versées à des criminels — parce qu'ils sont parfois eux aussi victimes de leurs propres accidents —, il peut se permettre de regarder cette hypothèse et de juger quelle est la façon la plus équitable de gérer cela. Mais il nous apparaît que l'ouverture au droit de poursuite serait une erreur importante qui pourrait devenir extrêmement onéreuse et, jusqu'à un certain point, s'avérer injuste pour un bon nombre de consommateurs.»

Des milliers de postes à pourvoir

L'industrie fera face, à brève échéance, à un sérieux problème de pénurie de main-d'oeuvre. D'ici la fin de 2006, près de 5000 emplois de souscripteurs, d'agents, de courtiers et d'experts en sinistres deviendront disponibles à cause des nombreux départs à la retraite des baby-boomers. Le président situe le problème dans son contexte global: «Ça représente à peu près 20 % de la main-d'oeuvre actuelle, qui se chiffre à environ 23 000 personnes au Québec, où se trouvent 1800 entreprises qui font un chiffre d'affaires annuel de plus de 6,5 milliards de dollars.» Le défi est de taille: «On n'est pas les seuls dans le même cas. Par contre, notre industrie n'est peut-être pas très bien connue et on doit investir beaucoup d'efforts pour mieux se positionner dans l'opinion publique, surtout auprès des jeunes étudiants; on doit se faire connaître davantage auprès d'eux et leur faire comprendre qu'il existe de belles carrières à l'intérieur de cette industrie.»

Des sommes ont été consenties pour publiciser les ouvertures de postes. De leur côté, des cégeps ont pris l'initiative de développer de nouveaux cours sur mesure pour le secteur des assurances. Le président du BAC est tout de même préoccupé sérieusement par cette situation, tout en demeurant confiant que des solutions seront trouvées. D'ailleurs les assureurs, certains courtiers, la Chambre de l'assurance et d'autre joueurs de l'industrie se sont mobilisés pour former et financer des comités qui travaillent sur ce dossier des emplois à combler.

Présences des institutions financières

La réforme de la loi sur les banques a modifié le marché de l'assurance, plus particulièrement au Québec où Desjardins s'est taillé une place de choix au sein de l'industrie. D'autres institutions sont aussi entrées dans la mêlée, quoique leur présence soit plus timide en raison du caractère restrictif des lois ou par choix d'affaire. Jacques Valotaire croit que les règles du jeu ont été en partie changées: «Je réponds oui, pour le Québec surtout, en ce sens que le Groupe Desjardins a fait son incursion en direct plutôt que par le biais d'intermédiaires ou de courtiers. Compte tenu de sa notoriété, il a été en mesure de gruger une bonne part du marché. Il en a également résulté que d'autres assureurs directs ont vu le jour pour entrer en compétition avec les caisses.»

Il s'en est suivi des retombées intéressantes: «Je pense que cela a forcé une certaine amélioration dans la qualité générale des services que l'industrie, en direct ou par courtiers, offre à sa clientèle.» Cette percée demeure moins évidente dans le reste du Canada: «La loi des banques est encore quelque peu restrictive, surtout au sujet de la question de la vente de produits financiers et d'assurances générales dans les succursales bancaires. Desjardins peut le faire parce qu'il n'est pas soumis à cette loi.»

Les conséquences des sinistres majeurs

Il existe des catastrophes naturelles et des tragédies humaines qui surviennent inopinément aux quatre coins du globe et laissent dans leur sillage leur lot de victimes et leur somme de dommages. Le Québec n'est pas épargné et il a, entre autres, connu la crise du verglas et le déluge au Saguenay. De semblables événements bouleversent-ils le marché et le consommateur est-il directement pénalisé dans de telles circonstances? Le président relève des faits: «Sur une période récente, l'ouragan Juan, qui a frappé les Maritimes, principalement en Nouvelle-Écosse dans la région de Halifax, nous a coûté l'an dernier

82 millions de dollars. Les feux de forêt en Colombie-Britannique ont entraîné des coûts de 200 millions de dollars. En 1998, le verglas a pour sa part causé des déboursés de 1,6 milliard de dollars. Les consommateurs n'ont pas tellement ressenti les effets de tout cela.»

La présence dans le décor des réassureurs fait en sorte de garantir au marché de l'assurance une certaine pondération des prix à l'échelle globale. Ceux-ci constituent en quelque sorte la police d'assurance des assureurs québécois: «Ces compagnies sont là pour capter des sinistres qui dépassent un certain niveau et qu'on peut qualifier de catastrophes naturelles.» La facture de ces réassureurs est amortie sur le marché international, ce que le président du BAC explique ainsi: «Nous, ici au Québec, on a sûrement payé, à titre de prime de réassurance, des montants qui avaient trait au World Trade Center. Par contre, les gens de New York ont probablement payé pour une partie de notre verglas.» Il existe un impact sur les assurés, mais il n'est pas majeur parce que l'amortissement sur les coûts occasionnés se situe à la grandeur planétaire.

Les avancées technologiques

Selon M. Valotaire, l'industrie commence seulement à faire quelques percées dans le commerce électronique. Certains particuliers peuvent maintenant trouver, auprès de plusieurs assureurs et de quelques courtiers, des sites Internet qu'ils peuvent consulter pour obtenir des soumissions pour leurs assurances automobile ou résidentielles; de plus rares sites sont nettement à caractère transactionnel.

Le président du BAC est toutefois convaincu que des percées seront effectuées du côté virtuel: «Ça va venir... Est-ce que nous, les assureurs, nous n'avons pas trouvé le truc pour procéder de la sorte? Est-ce qu'il va se produire un événement dans le monde technologique qui va tout d'un coup susciter l'intérêt des gens à se procurer leurs assurances personnelles sur le Net? Je crois que ça va arriver un jour, mais on n'en est pas là.» Il illustre la situation actuelle: «On ne peut pas se comparer aux banques, à l'industrie du voyage et des billets d'avion, par exemple. On n'est pas rendu là encore; nous n'avons pas atteint le niveau des valeurs mobilières, des actions en ligne et de tout le reste. Il y a de belles entreprises qui se sont créées, mais pas encore de notre côté. Ça s'en vient tout de même, et il y a des choses intéressantes qui se développent.»