Sherbrooke dans la course aux étoiles

Des chercheurs de Sherbrooke s’affairent à réduire la pollution lumineuse pour offrir une réserve de ciel étoilé aux citoyens.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Des chercheurs de Sherbrooke s’affairent à réduire la pollution lumineuse pour offrir une réserve de ciel étoilé aux citoyens.

Observer la Voie lactée en plein milieu urbain ? C’est l’objectif de l’oasis de ciel étoilé, un projet porté à bout de bras par deux scientifiques passionnés du cégep de Sherbrooke. Et quand la Ville et tous ses partenaires se mettent de la partie, sky is the limit !

« La peur de la nuit est encore bien installée chez l’humain. Peu de gens se promènent à la noirceur dans les villes, encore moins dans un univers naturel », soutient Martin Aubé, un physicien dont l’expertise sur la pollution lumineuse rayonne à l’international. Conséquence ? Toujours plus d’éclairage qui altère le paysage nocturne, poursuit-il. « Les endroits où la nuit est naturelle sont une exception sur la planète. »

C’est un peu pour devenir cette exception que cet enseignant au cégep de Sherbrooke et son acolyte Johanne Roby, enseignante de chimie au même collège, se sont mis à rêver à leur projet d’oasis de ciel étoilé. « On s’est demandé si on pouvait restaurer le ciel à Sherbrooke et offrir une réserve de ciel tout noir aux citoyens, accessible à pied, à vélo », dit Martin Aubé. « C’est sûr que ce ne sera jamais un ciel purement naturel comme on peut en voir dans des endroits reculés, mais nos études disent que ce serait assez pour voir la Voie lactée. »

Ce projet de recherche interdisciplinaire, qui pourrait aboutir à une première mondiale, a démarré en 2019, dans la foulée d’une demande de création de la réserve naturelle du Mont-Bellevue, qui est toujours en cours. Ce grand parc jouxtant le campus de l’Université de Sherbrooke abrite une faune abondante et une flore de quelque 300 espèces. Et environ 28 % des vertébrés et 64 % des invertébrés sont nocturnes, dont plusieurs espèces, affectées par la trop grande luminosité ambiante, sont en voie de disparition. « L’idée, c’est d’avoir un chemin sur le territoire pour permettre aux animaux d’aller à la rivière et de revenir à la montagne sans trop rencontrer de lumière, explique Johanne Roby. Les étudiants en environnement de l’Université nous ont aidés à la recherche pour qu’on ait un corridor écologique viable superposé à un corridor de noirceur. »

Combat contre la lumière bleue

Pour cheminer vers cet ambitieux objectif, les deux chercheurs d’étoiles et leur équipe ont dû mener en amont plusieurs batailles de front. En priorité :le combat contre la lumière bleue. Très néfaste la nuit, cette longueur d’onde se cache dans la réverbération des écrans ou dans certains types — pas tous — de lumières DEL (à diode électroluminescente) désormais ultra-populaires. « Ça, c’est de la lumière toxique, comme l’appelle Martin », dit Johanne Roby en désignant au loin l’énorme lampadaire d’un terrain de jeu qui diffuse une lumière blanche très brillante, dont le spectre est gorgé de lumière bleue.

La nuit vient tout juste de tomber au sommet du mont Bellevue, qui surplombe la ville illuminée du haut de ses 333 mètres. Quelques étoiles commencent à poindre, mais l’obscurité n’est pas complète : une croix métallique de 33 mètres, semblable à celle du mont Royal, sertie de lumières rouges se dresse à côté du remonte-pente.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Johanne Roby, enseignante de chimie au cégep de Sherbrooke

Johanne Roby raconte comment le ciel l’a encore échappé belle. « La Ville voulait changer les lumières rouges [au néon] de la croix pour en mettre de toutes les couleurs. Il y aurait eu beaucoup de lumière bleue ! Mais on est intervenus rapidement dans les discussions et, finalement, les lumières vont être remplacées par des DEL et vont rester rouges », dit-elle. L’éclairage va même être graduellement réduit à 25 % de son intensité entre 22 h et 23 h, ajoute-t-elle, saluant la collaboration de la Ville dans ce dossier.

Martin Aubé applaudit aussi aux efforts de la municipalité, qui ont commencé il y a une dizaine d’années lors de l’élaboration d’une réglementation sur la pollution lumineuse dans la foulée de l’obtention par l’Observatoire du Mont-Mégantic (OMM) de son statut de réserve internationale de ciel étoilé. « Comme tous les règlements municipaux, ça s’appliquait au privé. Par exemple, tout bâtiment qui s’installait devait faire une demande de permis et montrer dans ses plans et devis qu’il n’émettait pas plus de 10 % de lumière bleue, que la lumière n’allait pas être dirigée vers le ciel, etc. », explique M. Aubé. « La beauté de la chose, c’est qu’Hydro-Sherbrooke, qui gère l’éclairage pour la Ville, a décidé de façon volontaire de respecter la réglementation. » Tout nouveau luminaire de rue doit désormais fonctionner avec une DEL ambrée, et la Ville prévoit dans ses dépenses courantes annuelles le remplacement progressif de son parc d’éclairage urbain.

Vers un quartier modèle

En traversant la rue Dunant depuis le stationnement du mont Bellevue, on aperçoit un quartier résidentiel propret comme gardé par une sentinelle : une toute nouvelle station-service. Étant aussi éclairé, ce secteur fait de l’ombre au projet de ciel étoilé. Grâce à un dispositif installé sur le toit d’une voiture et qui permet de calculer la brillance du ciel et la présence de lumière bleue, Martin Aubé et son équipe avaient déjà compris qu’il faudrait beaucoup plus que la réduction de l’éclairage de rue pour que les étoiles s’alignent. Ses recherches ont effectivement révélé qu’environ plus de 50 % de la pollution lumineuse provenait des propriétés et des terrains privés.

Les endroits où la nuit est naturelle sont une exception sur la planète

« C’est facile d’agir sur l’éclairage urbain, mais ce n’est pas ça, le problème !Ça nous ramène à notre objectif d’éduquer la population. » C’est Johanne Roby et ses étudiants qui se sont attelés à cette tâche. En plus du porte-à-porte de sensibilisation, ils ont organisé une campagne de sociofinancement permettant d’acheter les ampoules jugées adéquates et de les offrir aux citoyens pour qu’ils les installent. « On veut en faire un quartier modèle des bonnes pratiques en matière d’éclairage. Les gens de toute la ville vont pouvoir venir voir et faire pareil. Ensuite, on va embarquer les commerces. »

Et tant qu’à rêver aux étoiles, aussi bien viser la lune. Le projet d’oasis de ciel étoilé obtiendra sous peu une accréditation de l’International Dark Sky Association, ce qui permettra au site de devenir un lieu urbain d’intégrité nocturne (urban night sky place). Quant à Martin Aubé, il fait partie d’un comité d’experts aux Nations unies chargé de formuler des recommandations aux villes du monde en matière de pollution lumineuse. « Aux Nations unies, l’une des recommandations est de viser une réduction de l’intensité de l’éclairage [extérieur] à 10 %. Ce que Sherbrooke fait en réduisant à 25 % est déjà énorme. Mais dans un an, voyant que tout se passe bien et que personne ne le remarque, on va peut-être pouvoir convaincre la Ville d’aller plus loin et d’être la première à se conformer aux normes de l’ONU. » Brillant !



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