Des familles d’Afghans commencent à arriver à Sherbrooke

Disant vouloir participer à l’effort humanitaire, Québec avait annoncé l’accueil d’une cohorte de 300 Afghans qui devaient arriver dans la foulée des évacuations de milliers de réfugiés depuis la prise de Kaboul par les talibans le 15 août dernier. Cet accueil est maintenant commencé alors que deux familles afghanes viennent de poser leurs valises à Sherbrooke. Le Devoir a rencontré l’une d’elles.

Sur le coup de midi, c’est le calme plat devant le motel La Marquise, sans doute à des lieues du climat chaotique qui règne à Kaboul. Assis à une table à pique-nique, quatre adultes et trois grands enfants discutent dans ce qu’on perçoit — avec une certaine marge d’erreur —, être du dari, l’une des langues parlées en Afghanistan. Après quelques timides regards échangés et brèves salutations en anglais, une chaise est aussitôt rajoutée au bout de la table.

« On a quitté un jour avant que les talibans prennent le pouvoir », raconte Zaki, qui ne donne pas son vrai nom car il a encore de la famille au pays.

Âgé de 20 ans, le jeune homme aux yeux bridés raconte avec peu de mots mais dans un bon anglais comment la vie de sa famille a basculé le 3 août dernier. Sa mère et lui travaillaient pour l’ambassade du Canada et des diplomates canadiens, voyant que les talibans gagnaient rapidement du terrain, leur ont offert de prendre quelques effets. Escortés dans un convoi des forces armées, ils ont ensuite été transférés à Zohak Village, un quartier surveillé jouxtant l’aéroport. Une dizaine de jours plus tard, le 14 août, cette famille de deux adultes et trois enfants a été soudainement évacuée vers le Koweït dans un avion militaire, une journée avant la prise de Kaboul. « Je savais que c’était peut-être la dernière fois que je voyais mon pays », a laissé tomber Zaki, en regardant sa mère qui fixait le vide.

« Si je peux me permettre, c’est difficile de penser qu’on va y retourner. On ne peut même pas survivre là-bas. Après 40 ans de guerre, on a perdu espoir », est intervenu Amir, un Afghan arrivé à Sherbrooke depuis un an et demi, qui tait son nom pour les mêmes raisons de sécurité. « Ici, on est libre et en sécurité », a insisté cet homme qui, après 4 ans de séparation, est soulagé de ses retrouvailles avec cette famille avec qui sa femme et lui ont des liens de parenté.

Le défi de l’installation

Le défi d’intégration pour cette nouvelle famille de deux adultes et trois enfants n’en est pas moins grand. Pour ces nouveaux arrivants qui partent de zéro, tout est à faire, explique Mercedes Orellana, directrice du Service d’aide aux Néo-Canadiens. Et comme ils demeurent à l’hôtel, le logement est parmi les besoins les plus pressants actuellement. Encore faut-il que les propriétaires soient ouverts à louer sans enquête de crédits ni garant. « On connaît des propriétaires avec qui on fait affaire et qui ont de bonnes expériences avec des immigrants », soutient Mme Orellana. « Ils auront l’aide financière de dernier recours [et des allocations familiales des deux paliers de gouvernements] mais ce ne sont pas des gens riches. Un 5 et demi à 1200 $, c’est hors de prix. »

En attendant qu’ils s’installent dans leur propre logement, les frais de subsistance, comme l’hôtel, la nourriture et le transport à l’organisme d’accueil sont payés grâce à un budget du ministère de l’immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI). Puisé à même les quelque 650 millions que le fédéral donne au gouvernement québécois en vertu de l’Accord Canada-Québec, ce budget sert aussi à l’achat du mobilier de base et autres dépenses nécessaires à une installation.

À pied d’œuvre, le Service d’aide aux Néo-Canadiens s’est pour le moment surtout contenté de leur souhaiter la bienvenue et de les aider à remplir quelques formulaires importants. « C’est le contact humain qui compte », explique Mme Orellana.

Attractif, le Québec ?

Il y a deux semaines, le gouvernement du Québec avait annoncé qu’il était prêt à recevoir quelque 300 réfugiés afghans — parmi les milliers qui ont été évacués — qui terminaient leur quarantaine à Toronto. Le MIFI n’a pas voulu préciser leur destination, indiquant simplement que « six des 14 villes d’accueil des personnes réfugiés prises en charge par l’État ont été désignées ».

Abritant la 2e communauté afghane en importance, Sherbrooke est certainement une destination de choix, où quelque 75 personnes (10-12 familles) devaient initialement arriver, soutient Mercedes Orellana. « C’était un chiffre hypothétique mais […] on n’en aura pas autant qu’on avait pensé au départ. Les Afghans arrivent à Toronto, ils connaissent l’anglais et pour plusieurs, il y a l’effet d’attraction des grandes villes. »

Selon elle, les agents du MIFI qui sont sur place à Toronto font des efforts louables pour « expliquer, promouvoir et vendre le Québec ». Une intervenante d’origine afghane du Service d’aide aux Néo-Canadiens est aussi sur place pour faciliter l’opération. « C’est tout un travail de pouvoir identifier s’ils connaissaient des personnes ici, est-ce qu’ils vont être à l’aise dans la région où ils se destinent, veulent-ils vivre dans une région comme la nôtre… C’est bien de vérifier car ça va être un facteur de rétention pour plus tard. »

N’empêche, personne n’est forcée de choisir le Québec. « Ça reste la décision de la famille », dit-elle. Le fait d’avoir un proche parent dans une des villes d’accueil du Québec demeure toutefois un important facteur d’attraction. Ce fut le cas pour la famille de Zaki, qui a des proches parents à Sherbrooke, Granby et dans la grande région de Montréal. Mais tous n’ont pas ces liens.

Avec à peine 48 heures dans la reine des Cantons-de-l’Est, Zaki semble déjà apprécier la ville qu’il trouve « belle et propre ». Ses plans d’avenir sont aussi nébuleux que ceux à court terme, mais déjà, il sait qu’il avait envie de se plonger dans la culture. « Je ne sais pas dans quoi je vais étudier mais je vais étudier le français, ça c’est sûr », dit-il. Et petit signe qu’il a amorcé son intégration, ce jeune homme dont le cœur est resté à Kaboul a déjà changé la ville de résidence de son profil Facebook pour « Sherbrooke ».

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