Résidents permanents après 12 ans d’attente

La famille El Haddad n’y croyait plus. Après 12 ans d’attente et une dizaine de tentatives d’audiences devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugiés du Canada (CISR), cette famille de demandeurs d’asile originaire du Moyen-Orient aura finalement sa résidence permanente.

« Quand mon père m’a appelé pour me donner la bonne nouvelle, je ne le croyais pas. Ça fait tellement longtemps qu’on attend. Je voulais lire moi-même la lettre. Je l’ai lue dix fois pour être sûr que c’était vrai », lance, soulagé, Élie El Haddad, le deuxième des trois fils de la famille d’origine libanaise.

« On est tous tellement contents. On avait les larmes aux yeux. Enfin, on va pouvoir continuer à vivre dans le pays où on a grandi », a ajouté le jeune homme de 22 ans.

Si les divers processus migratoires sont souvent synonymes de longs délais, il est rarissime qu’une simple demande d’asile mette autant de temps à aboutir. Ce n’est qu’en 2018, soit neuf ans après s’être réfugiés au Canada, que les El Haddad ont pu être entendus devant la CISR. À l’époque, seulement six demandes d’asile, qui avaient été déposées avant 2010, étaient toujours en attente d’une décision, selon ce qu’avait appris Le Devoir, qui a suivi ce cas de près.

« Sincèrement, est-ce que ce dossier-là avait la poisse ? Ou un mauvais karma ? En bientôt 30 ans de pratique, je n’avais jamais vu ça », a déclaré l’avocat de la famille, Stéphane Handfield, qui se réjouit de ce dénouement heureux. « Ça a été un long parcours du combattant, mais qui se termine bien en fin de compte. »

Cafouillages et délais

Me Handfield ne s’en cache pas : il commençait à désespérer pour ses clients. « Toutes les portes se refermaient. Je me disais que ça n’avait pas de bon sens de demander à cette famille de retourner dans son pays et de recommencer à zéro, après tout ce temps passé au Québec. »

C’est en juillet 2009 que la famille El Haddad a quitté Israël, où elle vivait depuis quelques années. Craignant pour sa vie et celle des membres de sa famille, Adnan, le père, avait demandé l’asile au Canada pour sa femme et leurs trois fils alors âgés de 5, 10 et 12 ans. Il avait plaidé l’insécurité liée à son passé militaire et son implication dans l’armée combattant dans la guerre civile au Liban, son pays d’origine.

Les El Haddad, qui ont vécu à Montréal avant de déménager à Gatineau, où ils ont ouvert un restaurant, étaient loin de se douter qu’ils allaient devoir patienter 12 ans avant de se faire dire « Bienvenue au Canada ! » Quant au délai de 9 ans avant leur audience, il s’explique par des cafouillages imputables à la CISR, selon leur avocat.

En effet, au fil des ans, les tentatives d’entendre le plaidoyer de la famille avaient toutes été reportées. Le plus souvent, c’était parce que les interprètes ne s’étaient pas présentés, qu’ils n’étaient pas dûment accrédités ou qu’ils étaient incompétents. Dans un cas en particulier, l’un des enfants de la famille, qui parle très bien le français, s’était aperçu de la mauvaise qualité de la traduction et l’avait aussitôt signalé. Pendant ce temps, d’autres demandes d’asile pouvaient mettre moins d’un an à obtenir une réponse.

Le temps devenu un allié

Me Handfield craignait qu’avec le temps, il soit de plus en plus difficile de prouver que ses clients étaient toujours en danger. Ses craintes se sont confirmées à l’hiver 2018, lorsque le verdict est tombé : la demande d’asile des El Haddad a été refusée. Ils ont fait face à l’expulsion. Cette décision a rapidement été portée en appel devant la Cour fédérale en 2019, appel qui fut rejeté au bout d’un an, un délai exceptionnellement long, de l’avis de l’avocat de la famille.

La demande de résidence permanente pour motif humanitaire, où il faut en quelque sorte prouver au ministère de l’Immigration qu’on est bien intégré et qu’on mérite d’être accueilli par le Canada, devenait l’ultime recours. Cette fois, la réponse — positive — n’a pas traîné et est venue après 18 mois d’attente, au lieu des 30 mois prévus.

« Ça aurait pu être encore un refus, mais qu’il aurait été difficile de justifier. Les enfants sont arrivés ici au primaire, la famille a toujours travaillé et parle couramment le français. Ça aurait été absurde de rejeter leur demande après 12 ans, soutient M Handfield. Cette fois, tout le temps qu’ils ont vécu au Canada a joué en leur faveur. »

Vivre avec l’incertitude

Pour Adnan El Haddad, le père, c’est un immense soulagement. « On va pouvoir mieux organiser la vie des enfants », a-t-il lancé, un sourire dans la voix. « Imaginez, mon fils le plus jeune a commencé sa maternelle ici quand on est arrivés. Et maintenant, il vient de terminer l’école secondaire ! » Il se dit heureux de voir qu’il aura la chance de faire des études supérieures, contrairement à ses deux grands frères qui, n’étant pas résidents permanents, ont été rebutés par des démarches administratives compliquées et des droits de scolarité faramineux, les mêmes que pour les étudiants étrangers.

Élie El Haddad n’a donc jamais pu jouer au football collégial, bien qu’il ait été recruté dans plusieurs cégeps du Québec. « J’ai été forcé d’abandonner », déplore le jeune homme, qui n’est toutefois pas resté les bras croisés. Il a suivi une formation au privé pour devenir inspecteur en bâtiment et possède maintenant sa propre compagnie. « On ne savait jamais si on allait pouvoir rester. J’avais toujours ça en arrière de la tête. La vie n’est pas pareille quand tu sais que tu vas peut-être partir. »

Retourner en Israël aurait été une « catastrophe », croit le jeune homme arrivé au Québec à l’âge de dix ans. « Mes frères et moi, on a grandi ici. On est tellement des Québécois ! On parle de la même façon, on mange de la même façon. Ici, c’est mon pays, je n’en connais pas d’autres ! »

Les El Haddad se réjouissent à l’idée de pouvoir désormais sortir du pays et rêvent déjà d’acheter une maison, ce qu’ils n’avaient pas les moyens de faire sans le statut de résident. Mais surtout, ils n’auront plus à retenir leur souffle, comme ils l’ont fait pendant toutes ces années alors que leur vie était en suspens. « On peut respirer maintenant. »

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