Remonter l’histoire, pièce par pièce

Bernard Lapointe a le projet de déménager une grange abîmée sur sa terre à bois pour la sauver de la démolition.
Photo: Sarah R. Champagne Bernard Lapointe a le projet de déménager une grange abîmée sur sa terre à bois pour la sauver de la démolition.

Désuètes, désertées ou moins utiles, les vieilles granges tombent comme des mouches dans la campagne québécoise. Signe que l’agriculture a bien changé, le démantèlement de ces bâtiments témoigne aussi du manque de protection du patrimoine pour les amoureux des vieilles planches. Le Devoir est allé à la rencontre de leur passé — et de leur avenir.

Il n’aura fallu que 43 minutes pour que la vieille école de rang du chemin du Rocher trouve preneur sur Facebook. Délabré, troué de partout, parsemé de fenêtres à carreaux à l’air dépité, le petit carré d’école de Saint-Vallier-de-Bellechasse plaisait malgré tout à Bernard Lapointe. Il ne pouvait se résoudre à voir un bulldozer le raser.

Ce n’est pas une grange, mais elle a servi de prélude à un autre projet un peu fou : l’homme de 39 ans s’est mis en tête de rescaper une grange abîmée du village voisin, Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud, à quelques rangs de là.

Il entend la démonter planche par planche, puis la remonter sur sa terre à bois. « Tu mets un numéro sur chaque bout de poutre et de planche, sur une petite plaque d’aluminium tenue par des clous », explique M. Lapointe. Et comme pour faire taire les sceptiques, il raconte avoir déjà utilisé la même méthode en 2015 pour déplacer sa propre maison ancestrale en pièce sur pièce. Cette fois, la maison entière était déjà numérotée à la craie rouge, un indice montrant qu’elle aurait été déplacée vers la fin du XVIIIe siècle. « C’était plus courant de déménager des maisons avant », fait-il remarquer.

 

La maison âgée d’environ 250 ans avait été mise à l’encan « comme un tas de bois », déplore-t-il. Pour éviter qu’un autre morceau d’histoire du village où il a grandi ne disparaisse, il avait alors décidé de l’acheter. Mais il ne blâme pas l’ancien propriétaire de la demeure : « Je comprends que les cultivateurs sont toujours poussés par leur ouvrage et [qu’]ils ne savent pas quoi faire de leurs bâtiments de bois. »

Le tendance de l’électricien de métier à préserver le patrimoine à bras-le-corps l’occupe « pas mal à temps plein », admet-il. « Je ne me retrouve pas dans les maisons neuves. Le bois, c’est beaucoup d’entretien, mais ça dure. Quand une planche est pourrie, on la change. Le bois, ça plie longtemps avant de casser. »

Récupérer ou convertir, à défaut de préserver

D’autres granges abîmées prennent plutôt le chemin des récupérateurs de bois, qui les vendent en pièces détachées. Même si « c’est un peu moins la mode » dans les dernières années, les planchers, portes ou pans de murs faits en bois sont encore populaires, dit Mickaël Bourassa. Son entreprise, RMB Récupération, s’est d’ailleurs associée à des producteurs de planchers et d’armoires haut de gamme qui y trouvent leur compte.

« Il suffit d’aller dans n’importe quelle quincaillerie pour trouver du bois de grange », dit-il. Et s’il a commencé ce genre de démolition « avec une barre à clous », il assure que tout se fait maintenant dans les règles — après s’être entendu avec les propriétaires des bâtiments en question, évidemment.

Car les sites de petites annonces regorgent de tablettes, tables, coffres, planches à découper en bois de grange d’origine plus ou moins contrôlée. Des voleurs de planches sévissaient d’ailleurs il y a quelques années au Québec, notamment dans la MRC de Portneuf, selon des agriculteurs qui avaient alors raconté leur histoire à La terre de chez nous. Aucun cas n’a été porté à notre connaissance cette année.

Photo: Sarah R. Champagne La grange de Bernard Lapointe

Des démolisseurs-récupérateurs d’expérience, comme Jean-Claude Beaudry, basé à Joliette, font valoir qu’ils offrent de leur côté un service « officiel » avec « tous les permis nécessaires ». « Nous, on travaille clés en main, on nettoie tout à la fin », insiste-t-il. Il a déjà sept granges à démolir en août, et il doit refuser quelques opérations du genre chaque année.

Tous deux font valoir qu’ils exercent ce métier dans un esprit de sauvegarde du patrimoine.

« Ces matériaux disparaîtraient, sinon », résume M. Bourassa. « J’ai vu beaucoup de gens démolir une grange, creuser un trou et l’enterrer. […] C’est du patrimoine qui s’envole » quand ça arrive, souligne quant à lui M. Beaudry. « Un vieux n’enterrerait jamais sa grange : c’est sacré, poursuit-il. Mais les jeunes manquent peut-être plus d’informations sur leur valeur. »

Enfin, certaines granges sont plutôt converties en habitations : en résidence secondaire de luxe à Owl’s Head, en Estrie ; en loft, près de Drummondville (à vendre sur Kijiji) ; ou bien en résidence de vacanciers à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans.

Quelques-unes sont devenues des boutiques de producteurs agricoles, comme au vignoble La Charloise ou à la cidrerie À l’orée du bois, dans la MRC de Lotbinière. D’autres sont devenues des restaurants, comme La Queue de homard, à Saint-Jean-Port-Joli, ou la crêperie Du côté de chez Swann, à Saint-Antoine-de-Tilly. La Grange ronde de Mansonville, en Estrie, présente quant à elle des expositions sur le patrimoine de la région.

Des associations citoyenne se mobilisent aussi pour les préserver. Dans le coin de Saint-Nicolas, à Lévis, la société historique locale s’attelle à protéger un ensemble de bâtiments patrimoniaux de la route Marie-Victorin, dont une grange, menacés par un ensemble résidentiel. « C’est notre histoire. Et ici, le tourisme a une valeur importante. Saint-Nicolas s’est développé par l’agriculture et je pense qu’il faut en garder des traces », affirme Odette Demers, vice-présidente de la Société historique de Saint-Nicolas et de Bernières.

Remonter l’histoire, pièce par pièce

Quant à Bernard Lapointe, il est maintenant propriétaire d’une grange de 30 mètres de long. Il prévoit de la déménager d’ici deux ans sur une terre à bois qu’il possède avec son père. Il y entreposera de la machinerie, du bois de chauffage et des matériaux qu’il récupère.

« Lever une bâtisse neuve me coûterait plus de 150 000 $, alors c’est logique de faire avec ce que j’ai déjà », illustre-t-il. Mais le défenseur du patrimoine ne cache pas sa motivation principale : « J’ai trop vu de bouts d’histoire partir, les gens ne réalisent pas la valeur de ce qu’ils ont. »

En prononçant ces mots, Bernard Lapointe lève les yeux vers le plafond de la grange où il se tient debout. Il reste encore du foin à plusieurs endroits. Des pièces d’attelage sont encore accrochées au mur. On peut encore voir des traces de la chaux qui a servi à blanchir le plafond, il y a des années.

Dehors, le ciel menaçant se déchire soudainement en orage. L’averse réveille l’odeur du foin. Et le toit tient bon et ne laisse pas passer une seule goutte.



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