L'époque BIPOC, ou l’alliance des non-Blancs

BIPOC pour «Black, Indigenous and People of Color». On voit parfois l’équivalent français PANDC, soit les personnes autochtones, noires et de couleur, mais l’original semble s’imposer.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir BIPOC pour «Black, Indigenous and People of Color». On voit parfois l’équivalent français PANDC, soit les personnes autochtones, noires et de couleur, mais l’original semble s’imposer.

Les luttes sociopolitiques identitaires se poursuivent dans le vocabulaire. Cette série porte sur l’identité par les mots et sur les mots de l’identité. Aujourd’hui : l’alliance symbolico-politique des non-Blancs.

AMAB, CAFAB ou CAMAB, ça vous dit quelque chose ? Ces termes désignent des versions de l’assignation de genre dite coercitive ou non à la naissance.

Notre époque d’éclatements et de morcellements identitaires s’expose et se concentre dans certains acronymes. Les orientations sexuelles et les subtilités spectrales du genre semblent particulièrement propices à l’alphabet de la diversité.

L’encyclopédie en ligne Wiki Trans existe depuis 2018, un signe en soi. Elle diffuse des informations et notamment du vocabulaire sur les personnes trans, en questionnement ou en cours de transition. Le lexique spécialisé montre que l’anglais fournit les mots et les abréviations de ce monde jusqu’à plus soif, y compris par le transfert en français.

On y trouve aussi F2M ou FTM (Female to Male) ou M2F (Male to Female) pour décrire le sens d’une transition. TERF (Trans Exclusionary Radical Feminist) se rapporte à « des personnes instrumentalisant le féminisme pour lutter contre les droits des personnes trans », à ne pas confondre avec les transphobes. L’autrice J. K. Rowling, mère porteuse de la série Harry Potter, a été qualifiée de TERF. Elle-même a répliqué en critiquant la « culture du bannissement ».

TGNCNB paraît encore plus raffiné. Le sigle désigne une personne transgenre ou au genre non conforme (TGNC) additionné à une identité non binaire.

Le sigle LGBTQ liant les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, trans ou queers, s’allonge constamment. On en serait à LGBTQQIA2SP+. Le sigle ajoute maintenant les personnes en questionnement, intersexes, asexuelles et aromantiques, bispirituelles (two-spirited, 2S, particularité autochtone) et pansexuelles. « Le signe + renvoie à toute autre identité, orientation ou réalité non hétéronormative ou cisnormative », précise le site Interligne.co, qui diffuse des réponses aux questions de base sur cette vaste communauté comptant pour 4 à 5 % de la population canadienne, selon Statistique Canada.

Et puis notre époque se concentre aussi dans BIPOC.

Ces lettres abréviatives veulent dire Black, Indigenous and People of Color. On voit parfois l’équivalent français PANDC, soit les personnes autochtones, noires et de couleur, mais l’original BIPOC semble de plus en plus s’imposer. Comme « queer » et « woke » ont aussi navigué d’un univers sociolinguistique à l’autre, les luttes identitaires de la gauche américaine s’étendant dans le monde depuis des décennies.

L’intersection des « multipoquées »

Alexandra Pierre, militante féministe, présidente de la Ligue des droits et libertés, vient de publier Empreintes de résistances (remue-ménage), qui semble très BIPOC. Son recueil rassemble des récits de vie de neuf militantes québécoises, ses « sœurs de luttes » autochtones, noires et de couleur, dont Dalila Awada, Widia Larivière et Marlihan Lopez. En gros, ce livre expose ce qu’il y a de commun entre la mort de la mère de famille autochtone Joyce Echaquan en 2020 et celle de l’esclave Marie-Joseph Angélique, condamnée, torturée et pendue à Montréal en 1734.

« C’est une réflexion sur la façon dont le Québec perçoit les personnes non blanches, on va le dire comme ça, un rappel de la place que ces personnes ont dans l’histoire, dans la mémoire et celle des luttes en particulier, explique l’autrice. C’est aussi une démarche plus personnelle. J’ai toujours ce malaise-là sur le territoire où je vis, où j’ai toujours vécu, celui d’être perçue comme un peu étrangère, alors que je suis d’ici. C’est un ouvrage à la fois très intime et très politique. »

Le livre se veut aussi très en phase avec les théories et pratiques de l’intersectionnalité désignant les discriminations cumulées par certaines personnes, une femme noire pauvre pouvant subir de concert plusieurs formes de stratifications et de dominations capitalistes, patriarcales ou racistes. « Il faut prendre en compte la complexité de la société et des inégalités qui la traversent », résume Mme Pierre.

Les limites du sigle

Un livre BIPOC donc. Mais est-ce bien le cas ? Alexandra Pierre se sent-elle même personnellement partie de ce que cette abréviation décrit ?

« Je ne suis pas fan des acronymes, répond-elle. Ceci étant dit, je trouve BIPOC ou son équivalent en français très intéressants. Il faut juste être bien conscient des limites du sigle. Cet acronyme fait des choses et n’en fait pas d’autres. »

Que fait donc BIPOC ? « Le sigle explique comment le racisme peut traverser l’histoire et les sociétés, notamment dans les Amériques, et que le Québec comme le Canada ne sont pas exempts de discriminations, souligne la militante. Il y a une logique qui fait que les personnes noires, autochtones, de couleur vivent des discriminations qui se ressemblent tout en se particularisant. Je trouve intéressant que l’acronyme BIPOC réunisse les différentes communautés et fasse en même temps la différence entre elles. »

Son engagement à la Ligue des droits et le travail sur son livre lui ont ouvert les yeux sur la combinaison des oppressions subies par les Autochtones, et les femmes autochtones en particulier au Québec et au Canada. Elle parle des résistances face aux « perpétuelles tentatives d’occulter deux des plus grandes injustices de l’humanité », soit le génocide pour mieux s’approprier les territoires et l’esclavage pour mieux piller des ressources.

Le terme BIPOC peut remettre en mémoire ces catastrophes colonialistes et racistes. Il doit tout de même être manipulé avec soin, répète Mme Pierre, puisqu’il ne faut pas non plus amalgamer les réalités distinctes.

« Si on parle de violences policières, les Noirs et les Autochtones partagent le même problème. Je ne dis pas que les autres personnes racisées ne le vivent pas, mais il y a des spécificités à comprendre, quitte à accepter un terme comme BIPOC ou PANDC pour faire image et avancer dans la lutte contre les discriminations. »

L’unité dans la diversité

BIPOC/PANDC se trouve depuis quelques mois dans TERMIUM Plus, la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada, et sur le site de l’Office québécois de la langue française. Le premier article de fond sur le sujet au Canada, en français, a été publié en juin sur le site de Radio-Canada en Outaouais.

Le sigle est apparu aux États-Unis et il a gagné en popularité au cours des deux dernières années à la faveur des protestations liées au mouvement Black Lives Matter. « Soudainement, l’acronyme se retrouve partout », rappelait The New York Times (NYT) dans un article sur les origines du terme publié il y a un an. La citation la plus vieille de BIPOC retrouvée sur les réseaux sociaux remonte à 2013.

L’expression gens de couleur, elle, date d’au moins trois siècles et elle fait toujours débat. « Il y a des échos ici de la réalité des États-Unis, dit Alexandra Pierre, présidente de la Ligue des droits et libertés. Les personnes noires et brunes font face à des barrières à cause de leur apparence, mais ça me pose un problème. Dire les gens de couleur réduit les expériences et les spécificités du racisme. Une personne ou un groupe peut subir une racisation de bien des manières, et cette discrimination va bien au-delà de la couleur de la peau, toucher à la religion, au statut d’immigration, à l’accent, à l’origine nationale, etc. »

L’ajout des Noirs et des Autochtones au POC marque en quelque sorte l’inclusion élargie « pour être certain que toutes les nuances de couleurs de peau sont représentées », résume l’article du NYT. Il existe aussi des dérivés signalant encore plus de raffinements identitaires comme le montrent QPOC ou QTPOC pour décrire les personnes queers (trans) de couleur.

Stéphane Baillargeon



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