Un tombeau pour le poète Claude Gauvreau

Claude Gauvreau, «Autoportrait», 1941, huile sur carton, © Succession Claude Gauvreau, SOCAN
Photo: Daniel Roussel Claude Gauvreau, «Autoportrait», 1941, huile sur carton, © Succession Claude Gauvreau, SOCAN

Faute d’un témoin, l’enquête du coroner conclut, quelques jours après le décès survenu le 7 juillet 1971, que les circonstances exactes de la mort de Claude Gauvreau demeurent nébuleuses. Le 15 juillet de cette année-là, le coroner Jacques Fournier indique dans son rapport que l’homme est décédé de polytraumatismes causés par une chute : « Fractures multiples. Inondation des bronches et trachée par du sang. Mort violente, impossible de déterminer les circonstances. »

Poète, romancier, dramaturge, polémiste, l’énergique lieutenant de Paul-Émile Borduas que fut Claude Gauvreau a fait une chute mortelle. En un calme début d’après-midi, il est tombé du toit d’un des immeubles qui bordent la rue Saint-Denis à Montréal. Il s’y entraînait à soulever des haltères, comme il avait l’habitude de le faire.

Pas de témoin. Un passant, de l’autre côté de la rue, a cru apercevoir une masse tomber. Voilà, c’est tout. Gauvreau avait 45 ans.

Qu’est-il arrivé ce jour-là ? Gauvreau a-t-il glissé du toit à la suite d’un faux pas ? Ce solitaire s’est-il plutôt jeté en bas ? Son ami Gaston Miron croyait vraisemblable qu’il ait pu, tout bonnement, perdre l’équilibre, en raison peut-être de ses médicaments.

Jean-Pierre Ronfard, comme d’autres metteurs en scène, s’intéressa de près à l’œuvre immense de Gauvreau. Il était avec lui la veille. Il énonçait une hypothèse qui abonde dans le sens de Miron. « Il a été pris de vertige amplifié par la situation de drogué médical dans laquelle il était… » Mais il ajoute ceci : « Il est très possible que, dans le brouillard de son esprit, il se soit tout simplement pris pour un oiseau. » Suicide alors ? Possible. Mais rien ne le confirme. Et les conjectures demeurent à jamais ouvertes.

L’important, de toute façon, se situe ailleurs.

Du rayonnement de la mort

L’homme avait tout à la fois des allures de militaire et de danseur, écrit Jacques Ferron. Ce dernier eut, grâce à sa sœur Marcelle, signataire de Refus global, accès à lui.

Personnalité fringante et expansive, Gauvreau était toujours apparu très réservé à propos de sa santé chancelante, notait le docteur Ferron. « Sur ses internements, Claude est resté singulièrement discret, les éludant comme s’il s’était agi d’un vice qu’on tient à cacher et non à étaler glorieusement comme je l’aurais voulu », notant à la suite d’un de ces épisodes qu’il avait assez vite « reprit sa superbe ». Et quelle superbe ! L’homme, à n’en pas douter, était de feu.

« Ma mort n’aura pas plus d’utilité, pas plus de rayonnement que ma survie », a-t-il écrit un jour à Borduas. Il a souvent raison. Cette fois, Gauvreau se trompe. À l’évidence, il ne mesurait pas la réception posthume de son œuvre, sans douter pour autant de la qualité de son engagement en littérature.

Pour commémorer sa brutale disparition, les Nouvelles Éditions de Feu-Antonin ont tiré, à cinquante exemplaires seulement, Tombeau de Claude Gauvreau, une œuvre signée par Thierry Dimanche. Ce texte, très beau, placé sous les auspices de la non moins confidentielle Société des amis de Claude Gauvreau, mérite d’être connu. Une édition courante sera disponible à l’hiver.

Dans ce livre, Thierry Dimanche parle en usant d’un je prêté à un Claude Gauvreau qui flotte en apesanteur. Ce Gauvreau, celui du narrateur, dit : « Aujourd’hui je n’ai plus le vertige, je suis vertige, corps plié dans une chute interminable, et j’incarne ce rêve que la paranoïa se fracasse dans le réel et ses virtualités. »

« Depuis cinquante ans, affirme ce Gauvreau de composition, je tombe d’un toit et le sol se rapproche de moi. Nous faisons presque contact. » En attendant cette étreinte tragique du sol, l’œuvre de Gauvreau, relue, adaptée, montée sur scène, ne cesse de nous toucher comme un des grands monuments de la vie culturelle de ce demi-pays.

En quatrième de couverture de ce Tombeau de Claude Gauvreau, le critique Robert Lévesque écrit que cet ouvrage « ose proposer une fulgurante autobiographie posthume du poète des Entrailles ». « Condamné à courir d’un toit à l’autre dans la nuit montréalaise tel un justicier sans cause, Claude Gauvreau n’est pas mort, il poursuit son envol pris du toit du 4070 de la rue Saint-Denis le 7 juillet 1971 ; cette évasion qui l’a fait naître l’a rendu prisonnier d’un trampoline sadique… Sa mort n’est pas finie. Il court. Il saute. »

Il ne cesse en effet d’être redécouvert, d’une génération à l’autre. Mais Gauvreau, même malade, fut-il tel un « justicier sans cause » ? Toute son œuvre montre le contraire. Dans son engagement d’abord, dans la lignée des automatistes et des surréalistes. Il se montre pétri en partie par la pensée anarchiste. À ceux qui pourraient douter de sa formidable lucidité sur le monde autour de lui, du moins en vertu des positions qu’il fait siennes, sa correspondance avec André Breton, ce pôle du mouvement surréaliste, devrait suffire à les détromper. La lecture de ses Écrits sur l’art, de ses Lettres à Paul-Émile Borduas et de sa correspondance avec Jean-Claude Dussault fera le reste.

À contre-courant

« L’approbation du public, disait André Breton, est à fuir par-dessus tout. » Gauvreau avait bien compris les paroles de cet homme qui fut une de ses références les plus ardentes. Il suffit de le voir articuler d’un air décidé ses vers de lumière devant le public moqueur qui le siffle lors de la Nuit de la poésie de 1970. Il n’en démord pas.

L’œuvre de Gauvreau est bien sûr socialement et historiquement déterminée. Dans une lettre qu’il écrit à André Breton le 7 janvier 1961, Gauvreau explique être « un militant anticlérical et anticatholique » qu’on ne saurait « soupçonner loyalement de faiblesse envers le dogmatisme orthodoxe » dont il est en mesure de « mesurer la nocivité de l’action ». « Cette position m’oblige, poursuit-il, à une répugnance très forte envers toute forme de dogmatisme. » À cet égard, il peut déjà être considéré comme original dans la société qui l’a porté. Le plus souvent, il fait cavalier seul. Il se méfie des coteries. « Comme tout automatiste ou tout surréaliste, j’ai eu à ferrailler à droite comme à gauche », explique-t-il à Breton.

Dans les années 1950, Gauvreau attaqua ceux qu’il appelait les « Torquemada bleuâtres », autrement dit les inquisiteurs de Duplessis. Ces personnages qui eurent raison de Borduas, jusqu’à l’encourager à prendre les chemins de l’exil, il les qualifiait aussi de « fascistes bleuâtres ». L’œuvre de Gauvreau nous conduit ailleurs. Est-ce d’une utopie qu’il accouche sur papier pour contrer les mauvais esprits de son époque ? Il apparaît en tout cas tel artiste au sens le plus riche du terme. Voici un écrivain. Et un intellectuel singulier. Il a tout lu. Il est informé de tout. Et il écrit, sans équivalent dans la société de son temps.

« Claude Gauvreau ne douta jamais de son génie », écrit Jacques Ferron, qui le rencontra souvent, y compris à Saint-Jean-de-Dieu, connu aujourd’hui sous le nom d’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. À cette époque, Gauvreau en était réduit à marcher à pas lourds, écrasé par les électrochocs encore utilisés largement. Malgré tout, poursuit Ferron, Gauvreau n’a vécu que pour lui, ne concevant même pas qu’il dût gagner sa vie, même s’il ne jouissait d’aucune fortune. Depuis, la nôtre est de pouvoir compter sur la richesse de son œuvre. Ce Tombeau de Claude Gauvreaucontribue à nous le rappeler de belle façon.

Tombeau de Claude Gauvreau

Thierry Dimanche, Nouvelles Éditions de Feu-Antonin, Sudbury, 2021, 108 pages



À voir en vidéo