Les traces indélébiles du chantier de La Grande

La famille Sealhunter sur les berges de la baie James. De gauche à droite : Larry, Stewart, George et Eric.
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir La famille Sealhunter sur les berges de la baie James. De gauche à droite : Larry, Stewart, George et Eric.

À l’occasion du 50e anniversaire du lancement du « projet du siècle » de développement hydroélectrique de la Grande Rivière, Le Devoir a pris la route de la baie James, de Matagami à Radisson, et a plongé au coeur du territoire des Cris, où la ruée vers l’or bleu québécois a laissé des traces indélébiles. Quatrième de cinq textes.

Un pick-up file sur la route Billy-Diamond en direction du lac Yasinski. Une botte decaoutchouc s’échappe de la chaloupe qu’il tire, tournoie dans l’air, puis s’écrase sur l’asphalte. Le conducteur ralentit, jette un coup d’œil dans son rétroviseur, puis reprend sa vitesse de croisière dans une apparente indifférence. Il immobilise son véhicule une dizaine de minutes plus tard sur l’accotement, derrière une guirlande de RAM, de F-150, de Tahoe et d’autres camions.

C’est le branle-bas de combat. Des membres des communautés de Chisasibi, au nord, et de Wemindji, au sud, s’empressent de mettre à l’eau leurs embarcations afin de maximiser leurs chances de remporter le concours de pêche. Les gros poissons du lac n’ont qu’à bien se tenir.

Au centre du ballet de pick-up, l’air amusé, une Crie de Wemindji note les allées et venues des participants de la collecte de fonds pour une équipe de hockey de sa communauté. Timide, elle refuse de voir son nom imprimé dans les pages d’un journal. Mais elle accepte de raconter comment un savon, du genre Irish Springs, s’est retrouvé accroché à son cou : « Il est là pour tenir les mouches à l’écart », dit-elle, tout en précisant qu’elle suit un conseil pratique trouvé sur le réseau social TikTok. Du même souffle, elle suggère au Devoir d’y suivre creelady50.

Quand Le Devoir lui demande plus sérieusement quel impact ont eu les 11 centrales hydroélectriques construites sur la Grande Rivière et la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) sur la vie de la nation crie, elle fait un pas de recul, comme tiraillée par des sentiments contradictoires. Elle est incapable de donner une réponse simple : il y a des pour, il y a des contre.

De profondes transformations

Le territoire a bien changé depuis l’annonce du projet hydroélectrique La Grande, il y a un demi-siècle, par le premier ministre Robert Bourassa. Et les Cris ont été les premiers à en subir les répercussions.

Les membres de la famille Sealhunter, que Le Devoir a rencontrés sur les berges de la baie James, ont aussi des sentiments partagés sur la CBJNQ, par laquelle le Québec reconnaissait en 1975 les droits de chasse et de pêche des Cris et des Inuits sur les territoires annexés par la province en 1898 et en 1912. En plus d’une compensation financière, les deux nations obtenaient alors une autonomie administrative sur ces terres d’une superficie de 14 000 km2.

Le patriarche de la famille, Stewart, ses enfants et ses petits-enfants ont fait les frais de la disparition du pont de glace qui permettait d’accéder à la rive nord de la Grande Rivière en hiver. Les Autochtones ne peuvent plus traverser, explique celui qui admire les hockeyeurs du Canadien de Montréal depuis plus de 60 ans. La pêche et la chasse dans la région ont aussi été bouleversées par l’arrivée des grands barrages. « Ç’a tout changé », dit celui qui a participé au creusage du roc de la Grande Rivière pour y installer les 16 turbines du complexe LG-2, au tournant des années 1970 et 1980.

La perte de territoires de chasse a laissé des « séquelles culturelles et psychologiques » chez les peuples de la région, expliquent d’ailleurs les chercheurs Pierre Senécal et Dominique Égré dans Recherches amérindiennes (1998). Ils y évoquent « un sentiment de culpabilité découlant de l’incapacité à transmettre aux générations futures dans leur intégralité les territoires familiaux hérités de leurs ancêtres ».

Le harnachement de la Grande Rivière a favorisé l’érosion des berges de l’île de Fort George, où se trouvait le poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, entraînant en 1980 le déménagement de la communauté crie neuf kilomètres en amont, dans ce qui est devenu Chisasibi. Le premier ministre Robert Bourassa avait pourtant assuré dans son essai La baie James (Éditions du Jour, 1973) qu’« aucun village indien ne sera touché ou déplacé par ce projet ».

Aux yeux de George Sealhunter, ce déménagement a toutefois été pour le meilleur. « Sur l’île où j’ai grandi, il n’y avait ni d’eau potable ni de toilettes dans la maison. Ici [à Chisasibi], c’est nettement mieux. Pour commencer, nous avons un système d’aqueduc et d’égouts », explique-t-il tout en s’affairant à décrocher le moteur d’une chaloupe avec l’aide de son père. Autres avantages de Chisasibi, selon lui : une école de bonne taille, et surtout un aréna.

L’île de Fort George existe toujours ; des maisons et des chalets s’y trouvent. La plus importante communauté crie de la baie James y célèbre aussi le festival de Mamoweedow chaque été.

Les traces du passé

Reste que le territoire a été profondément transformé. Non seulement l’ennoiement de plus de 13 000 km2— 26 fois la superficie de l’île de Montréal — a-t-il rayé des territoires de trappe de la carte, il a aussi fait disparaître les traces de ceux qui les ont habités.

L’archéologue Christian Roy est un habitué de la baie James. Par le passé, il a participé à la recherche et au sauvetage d’artéfacts sur les territoires destinés à être inondés par la seconde phase du complexe hydroélectrique La Grande, dans le secteur des centrales Laforge-2 et Brisay. Armé de cartes topographiques — « personne ne penserait à s’installer dans une pente abrupte pour bâtir un camp », explique-t-il au Devoir —, il a arpenté les abords des cours d’eau à la recherche de vestiges. Sur l’île de Fort George, il a d’ailleurs « fouillé tout ce qu’[il] pouvait » avant qu’il soit trop tard. « J’ai sauvé les meubles pendant trois ou quatre saisons », se rappelle-t-il en évoquant la structure établie au début du XIXe siècle. « Je ramassais les artéfacts sur la plage, 20 pieds plus bas. »

Cela dit, le chantier de La Grande a accéléré le désenclavement des communautés établies en bordure de la baie James grâce à l’aménagement de la route Billy-Diamond (nord-sud) et de routes secondaires (est-ouest) reliant chacune des communautés. Le temps et le coût de transport ont chuté, favorisant les échanges économiques, sociaux et culturels avec les villes du Sud et entre les villages cris, fait remarquer un participant du derby du lac Yasinski qui ne porte pas, lui, de savonnette au cou.

Le Québec et ses confins nordiques

La côte est de la baie James est passée sous l’autorité du Québec en deux temps. La frontière nordique fut d’abord repoussée jusqu’à la rivière Eastmain, en 1898, puis sur les rives du détroit d’Hudson, en 1912, avec l’annexion du district d’Ungava, qui relevait auparavant des Territoires du Nord-Ouest. Les îles côtières sont toutefois exclues du territoire québécois. « C’est un cas absolument irréaliste et inconcevable parce que ça ne se fait pas en droit international », explique le géographe Henri Dorion à propos de cette frontière fixée sur la ligne des basses eaux. N’ayant pas peur de se mouiller, Le Devoir a ainsi vraisemblablement dépassé les confins du territoire québécois en mettant les pieds sur une île du Nunavut située à un jet de pierre de la côte.



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