Radisson, l'ombre d'elle-même

Denise Pelletier a pris sa retraite en 2005, à l’âge de 71 ans, après s’être assurée que sa fille Nancy allait prendre le relais derrière le comptoir postal.
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Denise Pelletier a pris sa retraite en 2005, à l’âge de 71 ans, après s’être assurée que sa fille Nancy allait prendre le relais derrière le comptoir postal.

À l’occasion du 50e anniversaire du lancement du « projet du siècle » de développement hydroélectrique de la Grande Rivière, Le Devoir a pris la route de la baie James, de Matagami à Radisson. Il a plongé au coeur du territoire des Cris où la ruée vers l’or bleu québécois a laissé des traces indélébiles. Troisième partie de cinq.

Octobre 1991. La voix de Céline Dion retentit au cœur de la taïga. La chanteuse auréolée du succès de Unisson, son premier album en anglais, pousse la note dans un amphithéâtre gonflable pour l’inauguration de la centrale La Grande-2A (LG-2A).

Démarré quatre ans plus tôt, le chantier de la phase 2 du complexe La Grande avait donné un regain d’énergie à la communauté de Radisson après la fin des travaux de construction de la centrale Robert-Bourassa (LG-2).

Après son tour de chant, Céline Dion repart dans le Sud chanter Plamondon. Des milliers de travailleurs suivent ses pas. Le plus grand chantier du monde est terminé.

« Ç’a arrêté, pis ç’a fini là. Il n’y a plus rien qui est reparti après », souligne la doyenne de la localité de Radisson, Denise Pelletier.

Le camp LG-2 est rasé et reboisé. Des maisons préfabriquées de Radisson sont démantelées. Denise Pelletier est demeurée derrière. Elle ne déménagera pas « en bas », assure-t-elle au Devoir. Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Il y a environ cinq ans, elle se résout à emménager dans une résidence privée d’une vingtaine d’appartements à quelque 1300 kilomètres au sud de Radisson, à Saint-Sauveur, que bien des Montréalais appellent « le nord ». L’ex-maître des postes de LG-2 et Radisson songe rapidement à rentrer. L’air chaud et le bourdonnement du climatiseur, avec qui elle partageait le temps d’une soirée son balcon du deuxième étage, la convainquent de faire du vent. « Quand je suis revenue ici à Radisson, je me trouvais assez bien », s’exclame Denise Pelletier, qui a retrouvé la maison dans laquelle elle habitait depuis décembre 1975. « Je ne retourne pas en bas ! » insiste la femme qui s’apprête à souffler sur ses 88 bougies. Elle n’imitera pas son fils qui avait descendu la route de la baie James jusque dans les Laurentides à vélo « 10 vitesses », jure-t-elle.

Les haut-parleurs d’un téléviseur hors du champ de vision du Devoir laissent deviner une scène torride dans le petit écran de la rue Belleau. Une gracieuseté de Radio-Canada. « Ici, la télévision, on est bien servis », lance Denise Pelletier sans prêter attention à l’émission en cours, Des dames de cœur. La native de Trois-Pistoles dit détourner le regard vers sa tablette « rien que pour la température et les jeux de patience ».

Denise Pelletier a pris sa retraite en 2005, à l’âge de 71 ans, après s’être assurée que sa fille Nancy allait prendre le relais derrière le comptoir postal. « Elle était prête. Elle travaillait au bureau de poste depuis ses 18 ans. » « Je vais à l’épicerie, puis au bureau de poste. Il n’y a pas beaucoup d’autres places où aller », fait-elle remarquer.

 

Elle met cinq minutes pour se rendre à pied au bureau de poste, qui est logé à l’intérieur du complexe de tôle ondulée — tantôt brune tantôt jaune et tantôt orange et tantôt noire — Pierre-Radisson. « Venir au bureau de poste, aller à l’épicerie, les gens font leur social comme ça », confirme sa fille Nancy Pelletier, avant d’esquisser un large sourire.

Un centre de services Desjardins est adjacent au bureau de poste — pour le moment.

D’ailleurs, Manon Provencher travaille à temps partiel au bureau de poste, à temps partiel à la caisse populaire, en plus d’assumer les responsabilités de conseillère municipale.

La « Caisse de Radisson » est menacée de fermeture. « On ne peut pas dire : “On va aller au village voisin”. Le village voisin, c’est Matagami ! » Et Matagami se trouve à plus de sept heures de route.

200 résidents

Radisson est l’ombre d’elle-même. Au fil des années, le curling, la succursale de la SAAQ, le curé — et son rêve d’aménager un cimetière — et même la coiffeuse se sont envolés.

« Moi, ce que j’ai trouvé de valeur, c’est quand ils ont fermé le curling en 1991. […] Ça, c’était une place pour rencontrer du monde. Les gars de l’Hydro se mêlaient à nous autres au curling. C’était bien désennuyant. J’en rêvais la nuit à force que j’aimais ça », dit Denise Pelletier.

La communauté compte désormais près de 200 résidents permanents qui travaillent pour la plupart dans les services. Un peu plus de 20 élèves étaient inscrits à l’école, de la 1re année du primaire à la 5e du secondaire confondues. Des dizaines d’employés d’Hydro-Québec se relaient afin d’assurer l’entretien des centrales hydroélectriques du coin.

Ils travaillent intensément pendant huit jours au complexe La Grande, dorment dans une chambre du complexe Pierre-Radisson, puis repartent par avion dans leur patelin, pour la plupart au Saguenay–Lac-Saint-Jean ou en Abitibi-Témiscamingue, et ce, pour six jours.

« Ils ont leur vie ailleurs. On ne s’occupe pas d’eux autres et ils ne s’occupent pas de nous autres », regrette Denise Pelletier, tout en décrivant Radisson comme un « village de travailleurs ».

Le président de Radisson, Daniel Bellerose, voit mal comment les choses pourraient être différentes. « C’est sûr que quelqu’un qui travaille 10-12 heures par jour, le soir, quand il a fini de travailler, tu t’en doutes, il va aller prendre une douche, il va aller manger, il va aller à la bière, puis après ça, il va aller se coucher », illustre-t-il.

Les employés des sous-traitants d’Hydro-Québec qui n’ont pas accès aux installations de la société d’État habitent durant leur séjour dans des maisons louées ici et là dans le village. Par exemple, les travailleurs de GE affairés à remplacer une à une les turbines de la centrale Robert-Bourassa ont élu domicile dans l’enfilade de maisons de la rue James, surnommée le « Westmount de Radisson ».

Le fly-in, fly-out a aussi pour effet de tirer vers le haut les loyers à Radisson ; les propriétaires de maison préférant louer sporadiquement leur maison à grand prix aux travailleurs de passage qu’à des familles.

« Ici le problème, tu sais c’est quoi ? Je vais te le dire le problème. C’est le loyer, le loyer, c’est trop cher. On n’est pas à Montréal, câlisse », poursuit Nick Tedeshi, croisé à l’intérieur du dépanneur Radisson dont il est le propriétaire.

Cet immigrant italien originaire de Palerme, en Sicile, a d’abord travaillé à Montréal, puis à Toronto avant d’aboutir au nord du 53e parallèle en 1976.

Le retraité de 84 ans passe ses journées dans son commerce à l’entrée de la localité où l’action ne manque pas. Pour autant, il n’habiterait plus dans les grandes villes du Sud. « On est bien, c’est tranquille. Ici, pas de stress, c’est la place où tu es relax, tu es bien, tu es bien… » insiste-t-il.

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir «Ici le problème, tu sais c’est quoi? Je vais te le dire le problème. C’est le loyer, le loyer, c’est trop cher. On n’est pas à Montréal, câlisse», poursuit Nick Tedeshi.

La rareté de logements abordables peut dissuader plus d’une famille de s’établir à Radisson, convient Daniel Bellerose. « Si on veut occuper le nord et développer le nord par le nord, ce sont des problèmes comme ça auxquels il va falloir trouver des pistes de solution », fait-il valoir. « Mais, soyons honnêtes, il n’y a personne qui a une baguette magique pour dire demain matin : “Ça va être réglé !”», poursuit-il, à moins de cinq mois des prochaines élections.

La vie chère

Aux loyers, s’ajoute l’épicerie plus onéreuse que dans le Sud. En effet, les tablettes du magasin général sont garnies de produits telle une boîte de céréales de 120 calories par portion de Corn Pops ! à 12,89 $. Les chutes de prix comme celle des sachets d’assaisonnement Mama Sita’s — de 1,99 $ à 99 cents — sont annoncées par des affiches ne passant pas le test de la Charte de la langue française. « Manager’s Price cuts. »

« Tout est cher. L’épicerie, c’est cher. Regarde, hier, je suis allée acheter trois pains, un panier de fraises et un poulet, puis ça m’a coûté 55 piastres, tu sais. Le loyer, 2000-2500 piastres par mois, c’est cher. Il faut que tu travailles », dit Manon Provencher.

La pandémie de COVID-19 a forcé Radisson à fermer les quelques lieux de rassemblement restants comme le gymnase où Nancy Pelletier était une habituée. « Tu sais… la “vie sociale”, oui il y en a une, mais c’est beaucoup chacun pour soi : la pêche, la chasse », mentionne-t-elle.

Tout est cher. L’épicerie, c’est cher. Regarde, hier, je suis allée acheter trois pains, un panier de fraises et un poulet, puis ça m’a coûté 55 piastres, tu sais. Le loyer, 2000-2500 piastres par mois, c’est cher. Il faut que tu travailles.

 

Ceux qui ne s’adonnent pas à la pêche et à la chasse, comme les pionniers Denise Pelletier et Nick Tedeshi, trouvent aussi leur compte à Radisson. Quoi qu’en disent certains, Radisson n’est pas sinistre, assurent-ils au Devoir, tout en s’accrochant à des initiatives comme l’aménagement des Jardins du 53e et la promesse de construction d’une nouvelle école primaire et secondaire du gouvernement québécois.



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