Un jeune couple trans et non binaire porte plainte après avoir été exclu d’une banque alimentaire

Un couple de jeunes adultes trans et non binaire de Québec a déposé une plainte à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) pour la discrimination qu’il dit avoir subie dans une banque alimentaire. En racontant leur histoire, les deux jeunes espèrent en inciter d’autres à défendre leurs droits.

L’incident remonte au 18 mars dernier. Abraham Lemay, 22 ans, et Lou Chartrand-Robitaille, 21 ans, font alors la file à l’entrée de la Bouchée généreuse, une banque alimentaire de Québec. Quand un bénévole leur demande de se distancer l’un de l’autre, Abraham demande pourquoi. « Vu qu’on est un couple, on ne voyait pas pourquoi on nous demandait de faire de la distanciation alors que les autres n’avaient pas à la faire. »

En raison de la pandémie, la banque alimentaire demande en effet aux gens d’entrer un par un afin de respecter la distanciation. Les couples qui partagent un billet (l’équivalent d’un panier) peuvent toutefois rester ensemble.

Le ton monte. Le supérieur du bénévole intervient dans la discussion qui s’enlise et celui-ci avise le couple qu’il devra partir s’il n’obtempère pas.

Résignés, les deux jeunes s’éloignent finalement l’un de l’autre avant de récupérer leur boîte. Mais au moment de partir, la querelle reprend et ils demandent à connaître le nom du bénévole et de son supérieur pour porter plainte. Ce dernier leur a dit de partir et qu’ils étaient « bannis à vie » de la banque alimentaire, allèguent-ils dans leur plainte à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ).

Abraham dit qu’il a porté plainte pour les autres « queers qui subissent de la discrimination ». « Si nous, on se bat pour nos droits, ceux qui subissent de la discrimination, ils auront déjà un filet. On est en train de tisser un filet de protection pour notre communauté. »

Ils reconnaissent que les bénévoles n’ont pas tenu de propos homophobes ou transphobes, mais ils soupçonnent fortement que leur identité de genre ou leur identité sexuelle soient la source de la discrimination. « On était le seul couple sur place qui n’était pas hétéro », soutient Abraham.

« On ne refuse jamais personne »

La Bouchée généreuse est un organisme à but non lucratif fondé en 1997 par l’abbé Bruno Verret. C’est un filet de sécurité pour des milliers de personnes à Québec. « On reçoit 600 familles par semaine et c’est la première fois qu’on a une plainte en 20 ans », s’est désolé le directeur de la banque alimentaire, Pierre Gravel, quand Le Devoir l’a joint. « Ce n’est pas facile pour moi non plus. Je n’étais pas content quand j’ai su qu’il y avait eu une altercation. […] Tout le monde peut rentrer chez nous, on ne refuse jamais personne. »

S’appuyant sur la version de son bénévole, il affirme que les deux jeunes ont été invités à partir parce qu’ils ne respectaient pas les règles de distanciation et qu’ils ne pouvaient pas entrer ensemble puisqu’ils avaient chacun leur billet. Les deux jeunes, eux, affirment dur comme fer qu’ils avaient un seul billet. Relancé à ce propos, M. Gravel a dit souhaiter passer à autre chose. « Il y a eu une erreur qui s’est passée, mais je peux juste améliorer ce qui s’en vient. »

Le directeur a aussi indiqué qu’il allait reparler au bénévole concerné, que c’est « un petit accrochage qui va bien loin », mais que sa porte n’est « jamais fermée pour personne ».

Concernant les propos allégués du bénévole selon lesquels il les a bannis, il estime qu’il ne fallait pas les interpréter au sens strict : « Madame, quand on se pogne, des fois, on dit ben des affaires que par après, on oublie. »

Avant d’interpeller la CDPDQ, Abraham et Lou avaient décidé de porter plainte directement à l’organisme. Ils racontent que la femme qui leur a répondu a dit qu’elle allait noter leur plainte, en parler au directeur, puis les rappeler. « On n’a jamais eu de nouvelles », raconte Abraham qui a dû lui-même relancer la banque alimentaire.

La Bouchée généreuse n’a pas de processus de plainte formel, explique M. Gravel. « On est la plus grosse banque alimentaire à Québec et c’est nous autres qui avons le moins de personnel. C’est moi qui gère tout. S’ils veulent m’appeler, qu’ils m’appellent. »

Mais le mal est fait, disent les deux jeunes, qui « ne se sentent plus bien d’y aller » et qui ont pu trouver une autre banque alimentaire grâce à l’aide du SQUAT Basse-Ville.

« C’était vraiment choquant de voir que la discrimination était maintenue même après qu’on a essayé de se faire entendre, exprime Abraham. On s’est rendu compte que c’était pas juste des bénévoles qui étaient vraiment poches, mais c’est l’organisme au complet qui se fout de nous respecter. C’est à ce moment-là qu’on a décidé d’écrire à des instances plus hautes. »

Détresse et diversité

À Québec, le Groupe régional d’intervention sociale (GRIS) intervient souvent dans des dossiers de discrimination visant les jeunes trans dans les milieux de travail ou les écoles. « C’est la première fois que j’entends parler d’un cas dans un organisme de charité », note Mykaell Blais, responsable de la coordination au GRIS. « Mais malheureusement, ça ne me surprend pas ; ce n’est pas parce qu’on est sensibilisé à la détresse des gens qu’on l’est à toute cette diversité-là. »

Les gens, plaide le GRIS, « ont beaucoup de difficulté à comprendre la Charte des droits et libertés », dont l’article 10 proscrit aussi la discrimination fondée sur l’expression de genre. « C’est pas juste ton identité, ton orientation sexuelle, c’est comment tu t’habilles, comment tu exprimes ton genre. Donc, on ne peut pas refuser l’accès à quelqu’un [pour ça]. »

À ceux qui pourraient juger comme M. Gravel que « c’est un petit accrochage qui va loin » et que les deux jeunes auraient pu tout simplement entrer séparément dans l’immeuble sans rien dire, Mykaell Blais rétorque que « si on avait eu le même raisonnement pour les personnes racisées et en situation de handicap, il n’y a pas grand monde qui aurait des services dans la société ».

À son avis, ils ont bien fait de porter plainte. « Ce genre d’histoire là, on ne les voit pas passer souvent parce que les gens, généralement, n’en parlent pas. Ils vont rester avec ce malaise-là. » Lou concède d’ailleurs que sans Abraham, ça lui aurait paru insurmontable. « C’est pas tout le monde qui a l’énergie d’aller faire une plainte. Moi, si j’avais pas eu Abe, ça m’aurait probablement juste bloqué et puis j’aurais juste arrêté d’aller à la banque alimentaire. »

Les personnes trans sont particulièrement fragiles sur le plan économique, souligne Mykaell Blais. L’enquête TransPulse, menée en 2019 auprès de 2837 personnes trans et non binaires au Canada, a démontré que malgré des niveaux de scolarité élevés, la moitié des répondants et répondantes de 25 ans et moins avaient un revenu annuel inférieur à 30 000 $, et 40 % vivaient dans un ménage à faible revenu.

La CDPDJ produit des statistiques depuis 2015 sur les discriminations fondées sur l’identité ou le genre ; le nombre de plaintes oscille chaque année entre 7 et 14. Auparavant, elles étaient classées dans la catégorie « autres ».

La Commission n’a pas encore décidé si elle allait donner suite à cette plainte. Si elle est jugée recevable, elle fera l’objet d’une enquête, qui peut mener à de la médiation ou encore à des démarches judiciaires devant le Tribunal des droits de la personne.

Porter plainte, un processus difficile

Déposer une plainte demeure un processus lourd pour les personnes trans, qui doivent « composer avec des personnes qui ne comprennent pas nécessairement [leur] vécu », explique Florence Ashley. La majorité des 40 000 personnes trans au Québec, un nombre estimé par la juriste bio-éthicienne et doctorante en droit à l’Université de Toronto, vit de la discrimination, fait-elle valoir. Une ampleur bien éloignée des 7 à 14 plaintes annuelles déclarées par la CDPDJ. Bien que des changements aux lois soient en cours, Florence Ashley souligne que les lois n’empêchent pas de vivre de la discrimination. « Il y a un pro grès d’ensemble, mais il n’est pas vécu par beaucoup de personnes trans. » Un décalage que Dominic Beaulieu-Prévost, professeur en sexologie à l’Université du Québec à Montréal, explique facilement. « Même si les lois changent, les gens ne changent pas automatiquement. » Il faudra donc du temps pour que la société « s’adapte aux personnes qui ne rentrent pas dans les cases traditionnelles ». Difficile de créer une loi qui réponde aux besoins d’une communauté par définition hétérogène, chaque personne trans ayant une réalité médicale, financière ou psychologique différente. Pour M. Beaulieu-Prévost, les plaintes donnent aux prochaines victimes les outils pour s’exprimer en balisant ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Et plus on entendra parler d’elles, plus on pourra comprendre quelles sont les barrières à leur bien-être.

Lise Denis



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