Le Québec en visite

Avec l’avènement du chemin de fer, puis de l’automobile, le Québec déploie ses attraits au-delà des rives du Saint-Laurent.
Photomontage: Marin Blanc Avec l’avènement du chemin de fer, puis de l’automobile, le Québec déploie ses attraits au-delà des rives du Saint-Laurent.

Il a fallu des siècles d’activité touristique avant que les Québécois aient les moyens d’en faire sur leur propre territoire.

En 1896, la grande comédienne française Sarah Bernhardt était chaussée de talons hauts et portait un manteau de phoque lorsqu’elle revint triomphalement d’un voyage en traîneau à neige, chez les Mohawks de Kahnawake, en plein mois de février.

C’était sa deuxième visite, puisqu’elle s’était rendue dans la réserve amérindienne seize ans plus tôt, en compagnie du poète québécois Louis Fréchette. L’anecdote, relatée dans Destination Québec. Une histoire illustrée du tourisme, de Marc H. Choko, Michèle Lefebvre et Danielle Léger, témoigne de l’engouement précoce des Européens pour l’exotisme amérindien, mais aussi de l’histoire de l’expérience touristique au Québec.

On dit que le tourisme a commencé à s’y développer principalement au XIXe siècle, alors que des bateaux à vapeur permettaient aux riches estivants américains et canadiens anglais d’aller humer l’air frais de Kamouraska et de Pointe-au-Pic, poussant parfois l’aventure jusqu’en Gaspésie ou à l’île d’Anticosti. Jusque-là, on voyageait davantage par obligation que par choix : pour affaires, à cause d’ennuis de santé, pour faire des pèlerinages ou pour effectuer des visites familiales.

Mais Robert Prévost, dans son livre Trois siècles de tourisme au Québec, remonte jusqu’en 1662 pour nous présenter le premier touriste venu en Nouvelle-France, un monsieur Asseline de Ronval, qui a longuement raconté dans son journal ses aventures exotiques auprès des Amérindiens et dans la toute nouvelle ville de Québec.

Une invention anglaise

Ce sont toutefois plutôt les Anglais qui auraient développé le concept même de « tourisme », dont le nom est d’ailleurs un dérivé du mot anglais « tour ». Le mot serait apparu au XVIIIe siècle dans les dictionnaires anglais et aurait été adopté au XIXe siècle seulement dans les dictionnaires français, expliquent Michèle Lefebvre et Danielle Léger, deux bibliothécaires de BAnQ qui se sont intéressées à l’histoire du tourisme québécois à partir de publicités d’époque.

« Voyager, ça n’était pas possible avant. Il n’y avait pas d’infrastructure touristique, dit Michèle Lefebvre en entrevue au Devoir. C’était tellement compliqué, tellement pénible, que l’on voyageait seulement pour des raisons précises. Mais les jeunes Anglais ont commencé à faire le tour du continent européen, se déplaçant pour parfaire leur éducation. Parce que ces jeunes circulaient, les infrastructures se sont développées. Les voitures hippomobiles devinrent plus confortables, on a construit des ponts, des cafés et des auberges. Au Québec, dans les auberges, à la fin du XVIIIe siècle, tout le monde se couchait dans la même pièce et les gens apportaient leur lunch pour manger. »

La première destination touristique publicisée au Québec fut Kamouraska.

« On rencontre, au début du XIXe siècle, les premières mentions d’endroits de villégiature, notamment Kamouraska, raconte Mme Lefebvre. Mais ce sont de riches Canadiens anglais ou de riches Canadiens français, et il n’y en a pas tant que ça à l’époque, et des Américains qui fréquentent ces lieux-là. »

Au petit musée régional de Kamouraska, un espace est consacré à cette époque de la villégiature.

« Kamouraska, c’est le berceau de la villégiature au Canada, explique au Devoir Julien Pelletier, un jeune guide qui fait faire des visites. Les premiers visiteurs sont venus ici en 1813. Les années 1850, 1860, c’est ce qu’on appelle la belle époque de Kamouraska, parce que la bourgeoisie quitte les grands centres de Québec, de Montréal et du nord des États-Unis et vient à Kamouraska. C’est le début des vacances à la campagne. […] Les gens venaient pour se baigner. Il y avait une rumeur qui disait que l’eau était plus chaude ici qu’ailleurs. C’est une drôle de rumeur à mon avis, parce que personne ne se baigne à Kamouraska tellement l’eau est froide ! »

Photo: BAnQ, 337228 CON. Anonyme, 1925. Couverture de brochure, «Le Québec pittoresque», [Montréal], Canadien Pacifique.

Tentés de tirer profit de cette vague de visiteurs qui cherchent aussi les bienfaits de l’air salin de l’estuaire, les habitants s’installent souvent dans une cuisine d’été, au fond de leur terrain, et louent leur maison aux estivants, qui fuient les épidémies de choléra qui sévissent dans les grandes villes ainsi que la pollution liée à l’exploitation du charbon. Cacouna puis Pointe-au-Pic, où on pourra croiser le duc de Kent ou Charlie Chaplin, font graduellement concurrence à Kamouraska comme lieux de rendez-vous pour la jet-set internationale.

Avec l’avènement du chemin de fer, puis de l’automobile, le Québec déploie ses attraits au-delà des rives du Saint-Laurent. Le lac Memphrémagog devient un lieu de rendez-vous pour les gens d’affaires, qui prennent le bateau à vapeur qui fait la navette entre la ville de Newport et celle de Magog.

Des sources thérapeutiques

Des endroits courus à l’époque sont tombés aujourd’hui dans l’oubli. C’est le cas des sources d’eau minérale dites thérapeutiques, qui attirent suffisamment de visiteurs à Saint-Léon, dans le comté de Maskinongé, pour justifier en 1890 la construction du Saint-Léon Palace Hotel, qui peut accueillir 400 clients. Des sources semblables ont également été exploitées à Varennes dès 1830, à Potton Springs ou près de l’hôtel Tadoussac.

Si l’accès à des vacances payées, et l’émergence d’une classe moyenne québécoise, a démocratisé les vacances au Québec après la Deuxième Guerre mondiale, les Américains ont toujours formé une importante part des touristes circulant au Québec. En 1926, 100 000 Québécois possèdent une automobile, tandis qu’on compte en 1929 625 000 automobilistes qui franchissent la frontière américaine pour visiter le Québec. « On vend l’exotisme d’une société rurale qui parle encore français, un Québec hors du temps, vieille France, à visiter », dit Michèle Lefebvre.

Au lac Saint-Jean, l’aristocratie et la jet-set internationales se retrouvent à l’hôtel Roberval, propriété d’Horace Jensen Beamer, qui est aussi copropriétaire de la ligne de chemin de fer. On y pêche la ouananiche, qu’on appelle le saumon d’eau douce. On dit que le prix d’une chambre pour la nuit est alors de 2,50 $, soit le double du salaire quotidien d’un ouvrier.

Photo: BAnQ, AFF B 3448 CON. Odin Rosenvinge, vers 1914. Affiche, 101 x 62, «Allan Line : Express Weekly Service To & From Canada», [Montréal], Allan Line Steamship Co (Turner & Dunnett, Liverpool). 

Les rivières, les forêts et le territoire québécois restent d’ailleurs très longtemps principalement fréquentés par les membres fortunés des quelque 1600 clubs privés de chasse et de pêche, où les Québécois figuraient principalement comme guides ou gardiens.

En 1927, le tout nouveau service du tourisme et le ministère de la Voirie lancent le guide Voyez Québec d’abord, à peu près l’unique guide en français sur le sujet, pour inciter les Québécois à visiter leur province.

Mais il faut attendre les années 1950 pour que les Québécois se construisent massivement des chalets autour des lacs, principalement dans les Laurentides. À cette époque, un premier tronçon d’autoroute est d’ailleurs construit, entre Montréal et les Laurentides, pour contourner les embouteillages monstres qu’ils forment dans la région.

Et ce n’est qu’en 1977 que les Québécois gagnent enfin un accès réglementé à leurs parcs nationaux, à travers le réseau qui forme aujourd’hui la Société d’établissements de plein air du Québec.

Une équation défaillante

Les Québécois ne sont pas près de remplacer le tourisme international, absent depuis le début de la pandémie, en matière d’apport financier dans l’industrie touristique. Selon les chiffres du cabinet de la ministre du Tourisme, les recettes touristiques étaient estimées à 16,4 milliards de dollars en 2019, avant la pandémie, contre une estimation préliminaire de 5,8 milliards de dollars en 2020. Cela s’explique entre autres par le réseau des excursions d’une journée, au terme de laquelle les Québécois retournent dormir chez eux. « Les touristes internationaux font de longs séjours et de plus grosses dépenses », précise Sandra O’Connor, directrice des communications du cabinet, qui a mis en place diverses mesures incitatives pour encourager les Québécois à séjourner plus longtemps en région.

Précisons qu’en 2019, 7 588 000 voyages ont été effectués par des Québécois à l’étranger, dont 4 795 000 en direction des États-Unis.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que Danielle Léger se nommait Danielle Asselin, a été modifiée.



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