Antisémitisme au Canada: du jamais vu «depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale»

Pour réduire l’inquiétude dans la communauté, plus d’agents de sécurité ont été déployés devant les écoles juives de Montréal dans les dernières semaines.
Valérian Mazataud Le Devoir Pour réduire l’inquiétude dans la communauté, plus d’agents de sécurité ont été déployés devant les écoles juives de Montréal dans les dernières semaines.

La montée de l’antisémitisme sème l’inquiétude à Montréal comme ailleurs au pays, au moment où les tensions reprennent entre Israël et la Palestine. Les juifs se retrouvent ainsi victimes d’actes à caractère haineux d’une ampleur jamais vue « depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », selon un expert choisi par Ottawa pour s’attaquer à ce phénomène.

Que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la rue, plusieurs membres de la communauté juive montréalaise ont été victimes d’actes antisémites depuis la reprise des tensions entre Israël et le mouvement Hamas, présent dans la bande de Gaza. À la mi-mai, plusieurs manifestants pro-Israël ont été invectivés par des manifestants propalestiniens qui leur auraient lancé des roches en plus de scander des slogans antisémites. Plusieurs personnes ont été blessées.

« Ma famille a dû fuir le Maroc en raison de l’antisémitisme […] C’est vraiment troublant de voir ça maintenant à Montréal », laisse tomber Ysabella Hazan. L’étudiante québécoise juive de 21 ans, qui a dénoncé la tournure violente de cette manifestation sur les réseaux sociaux, raconte avoir reçu « énormément de menaces » en ligne dans les dernières semaines. « C’est vraiment horrible ce qui se passe en ce moment », s’alarme-t-elle.

Des écoles mieux protégées

Des militants anti-israéliens se sont par ailleurs rendus en voiture dans Côte-Saint-Luc le mois dernier pour hurler des insultes aux membres de la communauté juive qu’ils croisaient sur leur passage. Les deux hommes ont ensuite été arrêtés par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Mais l’inquiétude, elle, demeure dans la ville liée de l’ouest de l’île de Montréal.

« La population n’est pas calme. Ce n’est pas comme dans le passé », se désole le maire de Côte-Saint-Luc, Mitchell Brownstein. Pour réduire l’inquiétude dans la communauté, plus d’agents de sécurité ont notamment été déployés devant les écoles juives de Montréal dans les dernières semaines.

« Les écoles sont proactives. C’est rassurant », estime Olivia Benarroch, dont les trois enfants se rendent dans deux écoles juives de la métropole.

« Ça ne m’a pas donné un sentiment de peur de voir une augmentation de la sécurité [devant les écoles juives]. L’augmentation des menaces, c’est plus ça qui nous préoccupe, ajoute la mère de famille. On est une communauté qui veut vivre en paix. »

Entre le 1er janvier et le 31 mai dernier, 33 crimes haineux antisémites ont été rapportés au SPVM, soit trois fois plus que pendant la même période l’an dernier, a indiqué le corps de police au Devoir. « Chaque nouveau signalement est pris en charge rapidement », assure d’ailleurs le SPVM.

Une nouvelle vague appréhendée

Au moment où l’accalmie des dernières semaines a été ébranlée par la récente reprise des tensions entre Israël et la bande de Gaza, la communauté juive appréhende une nouvelle vague d’actes antisémites.

« On sait que chaque fois qu’il y a un conflit au Moyen-Orient, ça a un impact sur les communautés juives autour du monde et ici, on n’est pas immunisés », soulève la vice-présidente québécoise du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), Eta Yudin. Cette dernière fait état d’une « montée inquiétante d’actes antisémites » dans les dernières semaines, à Montréal comme ailleurs au pays.

« C’est important de pouvoir discuter, d’avoir des opinions diverses sur le conflit [israélo-palestinien]. Mais lorsque l’importation du conflit devient violente et que ça devient un outil pour viser la communauté juive, c’est là qu’il y a un problème », ajoute-t-elle.

Un bilan qui s’alourdit

Le dernier rapport annuel de l’organisation B’nai Brith Canada recense d’ailleurs 2610 incidents antisémites survenus en 2020 au pays, soit 18,3 % de plus que l’année précédente. Un bilan qui devrait s’alourdir encore cette année.

« Ce qui est troublant, c’est qu’il y a un mois, en date de mai 2021, il y avait autant de crimes antisémites commis depuis le début de l’année que dans toute l’année 2020 », indique au Devoir l’envoyé spécial du Canada pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste et de la lutte contre l’antisémitisme, Irwin Cotler. Ce dernier a été choisi par le gouvernement fédéral pour diriger un sommet d’urgence sur la lutte contre l’antisémitisme qui devrait avoir lieu dans les prochains mois.

« On assiste actuellement à une augmentation globale, rapide et violente et même mortelle de l’antisémitisme sans aucun parallèle ou précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », s’inquiète l’ancien député libéral, qui note que ce phénomène touche plusieurs grandes villes du pays, dont Montréal, Vancouver et Toronto.

La situation vécue au pays préoccupe d’ailleurs de l’autre côté de l’océan Atlantique, où réside le spécialiste de l’antisémitisme et historien français Marc Knobel.

Ce qui est troublant, c’est qu’il y a un mois, en date de mai 2021, il y avait autant de crimes antisémites commis depuis le début de l’année que dans toute l’année 2020

« Ce que je regarde au Canada et aux États-Unis et qui me navre, c’est que j’ai l’impression que les juifs y vivent ce que l’on a déjà vécu [en France] », constate l’expert. Au tournant des années 2000, le nombre d’actes antisémites commis en France avait explosé, à un point tel que des membres de la communauté juive ont fui le pays au fil des années, raconte M. Knobel.

« Demain, vous aurez peut-être des juifs qui vont quitter le Québec ou Montréal [pour fuir l’antisémitisme] », craint l’expert de confession juive, qui est l’auteur du livre Cyberhaine : propagande et antisémitisme sur Internet.

Passer à l’action

À la fin du mois de mai, l’Assemblée nationale a adopté une motion pour dénoncer l’antisémitisme au Québec. La Ville de Montréal a fait de même à la mi-juin, en plus de demander au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence de produire un rapport sur la montée de l’antisémitisme dans la métropole.

Irwin Cotler a par ailleurs espoir que le sommet qu’il dirigera mènera à des actions de la part des différents ordres de gouvernement pour contrer et prévenir l’antisémitisme au pays. « Ça ne peut pas juste être un autre séminaire ou une autre conférence. Ça doit mener à un plan d’action concret pour mettre fin à l’antisémitisme », insiste-t-il.

« On sait très bien que l’antisémitisme est un prédicteur de la radicalisation, donc c’est à tout le monde de se tenir debout et de lutter contre ça, de s’unir contre l’antisémitisme et les autres formes de racisme », souligne également Eta Yudin.

 

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