Des réflexes sanitaires là pour durer?

Selon les sociologues consultés par «Le Devoir», l’appréhension de l’autre risque de marquer longtemps l’imaginaire collectif.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Selon les sociologues consultés par «Le Devoir», l’appréhension de l’autre risque de marquer longtemps l’imaginaire collectif.

Trêve de maquillage, de soutien-gorge, ruée vers les vêtements « mous » : la pandémie, qui a fait s’effondrer les rituels d’apparat et les ventes de rouge à lèvres, a balayé du même coup une foulée de conventions dans nos rapports sociaux. Au sortir d’une hibernation forcée, comment se fera le retour vers l’autre ?

L’isolement pandémique tire à sa fin. Voici venu le temps pour Homo sapiens d’émerger de sa grotte, alors que des réflexes inédits se sont incrustés dans son quotidien au fil des mois. Des réflexes sanitaires qui ont signé l’éclipse totale de la poignée de main, de la bise amicale ou de l’incursion insouciante dans une voiture de métro bondée à l’heure de pointe.

Pour plusieurs sociologues, l’appréhension de l’autre risque de marquer longtemps l’imaginaire collectif, quoi que laissent croire les libations nocturnes suscitées par la levée du couvre-feu.

Laurence Kaufmann, sociologue à l’Université de Lausanne, en Suisse (UNIL), croit que la pandémie a gommé l’insouciance qui balisait notre circulation dans l’espace public et, du même coup, les gestes automatiques de civilité, essentiels pour supporter la promiscuité urbaine. « Le corps biologique de l’autre peut devenir une menace. On n’est plus insouciants dans la foule. Les vrais étrangers sont perçus comme de potentiels porteurs de virus », pense-t-elle.

Finies la main tendue pour traverser la rue, la porte du restaurant tenue ouverte pour un pur inconnu : le civisme pourrait pâtir de cet épisode sanitaire et, dans la foulée, le sentiment d’empathie, craint-elle.

« Bien des gens seront excités de retrouver ce qui a été perdu, mais des personnes anxieuses vont maintenir les comportements sanitaires. Je crois que des gestes de bienséance vont disparaître par prudence », affirme Frédérick L. Philippe, professeur titulaire et chercheur au Département de sociologie de l’UQAM.

Pour la sociologue de l’UQAM Chiara Piazzesi, les réflexes acquis au fil des mois vont continuer de teinter nos interactions sociales. « Il y aura encore des hésitations à se rapprocher des gens, à se prendre dans les bras ou à se faire la bise », pense-t-elle.

Cette retenue héritée de la pandémie sera peut-être un des rares avantages pour la gent féminine de cette nouvelle méfiance sociale, pense toutefois Mme Kaufmann.

Car, sur le Vieux Continent, la double ou triple bise est devenue une convention sociale universelle, particulièrement lourde pour les femmes. « On pourra enfin faire le tri dans la proximité ! » dit-elle.

Le yo-yo des restrictions de la dernière année de pandémie a de surcroît installé un sentiment de sursis dans la population, ajoute la sociologue Diane Pacom, professeure émérite à l’Université d’Ottawa. « On vit… dans l’attente. Bien des gens restent pris avec ce sentiment. On ignore si cette épée de Damoclès restera longtemps au-dessus de nos têtes. On a intégré la crainte et l’évanescence. Cette zone d’inconfort social durera encore un certain temps », assure-t-elle.

Tous interdépendants

La pandémie a aussi mis en relief l’inéluctable impact de chacune de nos actions sur la collectivité et l’extrême interdépendance de tous, même avec des inconnus, affirme Chiara Piazzesi.

« Quand on a vu que les vagues d’infection étaient directement liées à des comportements individuels, il y a eu cette prise de conscience de la relation causale inédite entre nos gestes et ce qui affecte la communauté. » Plus flou auparavant, « l’effet papillon » a brutalement atterri dans nos vies, dit-elle, maintenant qu’un geste anodin peut mener à la catastrophe.

« Dans les villes, les changements de trottoir, les évitements, le besoin d’un espace vital plus grand seront plus fréquents qu’avant, pense Mme Piazzesi. Mais l’histoire nous apprend aussi qu’on oublie très rapidement ! »

Né pendant la première vague, notamment au gré de la bruyante solidarité exprimée envers les travailleurs de la santé ou les personnes âgées, ce souci de l’autre va-t-il survivre dans le monde post-COVID ? Cette sociologue de l’UQAM croit que les élans solidaires vont laisser des traces, notamment dans les comportements liés aux achats et aux pratiques locales.

De plus, la « slow life » imposée par le confinement, avec ce rythme moins trépidant, plus compatible avec la vie familiale et personnelle de plusieurs Québécois, pourrait prendre du galon et laisser sa marque chez les jeunes générations, croit Mme Piazzesi.

L’État omniprésent

Si le rapport aux autres risque de changer dans la collectivité, le rapport à l’État, lui, pourrait sortir passablement amoché de cette crise sanitaire, estime Laurence Kaufmann. Comme jamais auparavant, le gouvernement s’est immiscé « avec une certaine violence » dans la vie personnelle des individus, avec pour résultat un potentiel accru de révolte et de refus envers les « épidémiologistes qui ont eu une mainmise sur la vie des gens » et les autres technocrates.

« Plus que les groupes antivaccins, d’autres groupes sociaux, comme le monde de la culture ou celui de la restauration, ont maintenant développé un rapport très tendu avec l’État », signale-t-elle.

Plus sages ou plus indociles ? Difficile de dire si cet épisode sanitaire laissera les gens plus ou moins soumis qu’avant. La pandémie a permis à des groupuscules marginaux de gagner du terrain, estime Frédérick L. Philippe, une réalité qui aura des répercussions tant sur les futurs rapports entre concitoyens que sur la gouvernance de l’État.

Plus que les groupes antivaccins, d’autres groupes sociaux, comme le monde de la culture ou celui de la restauration, ont maintenant développé un rapport très tendu avec l’État

 

Laurence Kaufmann, elle, craint que la pandémie n’ait plutôt fait émerger une « guerre des générations », une fracture entre jeunes et vieux, surtout là où la vie des premiers a été totalement mise entre parenthèses pour protéger les aînés.

« Ces nouvelles générations ont vécu une privation sensorielle totale ; elles sont plus que jamais en quête de liens », affirme-t-elle. « Chez nous [en Suisse], les jeunes n’ont été pris en compte qu’en février [2021]. Une guerre de générations s’annonce comme le nouveau ferment politique. Or, cela ne doit pas faire disparaître la lutte contre les inégalités sociales », dit-elle.

Après ce « 11 Septembre » sanitaire, Diane Pacom s’attend pour sa part à des changements de comportement majeurs dans un monde qui a chaviré à la vitesse de l’éclair dans le tout virtuel. « Ça va changer fondamentalement nos rapports au bureau, à l’école, dans les commerces. On ne voit presque même plus son médecin ! Chez les jeunes, cette transition est bel et bien entamée. À mon avis, ce basculement vers le virtuel, c’est ce qui changera de la façon la plus radicale tous nos futurs comportements. »

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