Les communautés autochtones n’écartent pas les fouilles radar

Les nations autochtones du Québec évaluent leurs options afin de découvrir si des jeunes d'ici ont subi le même sort que ceux du pensionnat autochton Kamloops (notre photo), où les corps de 215 enfants ont été retrouvés enterrés. 
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Les nations autochtones du Québec évaluent leurs options afin de découvrir si des jeunes d'ici ont subi le même sort que ceux du pensionnat autochton Kamloops (notre photo), où les corps de 215 enfants ont été retrouvés enterrés. 

Quand la colère et la tristesse retomberont, des communautés des Premières Nations du Québec comptent faire la lumière sur les décès survenus le siècle dernier dans les pensionnats autochtones. Si, pour cela, elles doivent sonder le sous-sol pour retrouver des enfants morts sans dignité, elles le feront.

« C’est sûr que, dans la communauté, plusieurs se posent des questions, vivent des inquiétudes. C’est très préoccupant », affirme James Cananasso, le vice-chef de Pikogan, en Abitibi-Témiscamingue.

La découverte des corps de 215 enfants morts près d’un pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique, fait ressortir « beaucoup de colère » dans la communauté algonquine établie près d’Amos.

Pikogan n’exclut pas de recourir à des radars pénétrants pour analyser les environs du pensionnat indien d’Amos (1955-1973), où sont passés des enfants de plusieurs communautés de la région. « On examine les possibilités pour faire des démarches », explique M. Cananasso. « On va s’asseoir, poser des questions » avant toute chose, ajoute-t-il.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans la communauté innue de Mashteuiatsh, où se trouve l’ancien pensionnat de Pointe-Bleue (1960-1991), le conseil de bande évalue lui aussi ses options.

« Chez nous, personnellement, je n’ai jamais entendu parler d’histoires semblables [à celle de Kamloops], confie le chef Clifford Moar. Mais c’est sûr que ça soulève des préoccupations. Est-ce qu’on va demander qu’il y ait des fouilles qui soient faites aussi chez nous ? On n’est pas encore rendus là, mais un petit groupe de travail va se pencher là-dessus et faire des recommandations aux élus. »

« Si ça s’est passé dans un pensionnat de l’Ouest canadien, ça aurait pu se passer n’importe où », s’inquiète le chef Moar.

Même son de cloche sur la Côte-Nord, dans la Première Nation Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam (ITUM), où était installé le pensionnat de Sept-Îles (1952-1971).

« Si, pour faire la lumière, il faut passer le radar, oui, on le fera, comme à tous les endroits au pays où on suspecte la présence d’un charnier près d’un pensionnat », déclare le chef Mike « Pelash » Mckenzie, par la voix de son porte-parole, Jean-Claude Therrien Pinette.

Si ça s'est passé dans un pensionnat de l'Ouest canadien, ça aurait pu se passer n'importe où.

 

« Je pense que toutes les communautés se posent exactement les mêmes questions », résume le vice-chef Cananasso, de Pikogan.

Le gouvernement du Québec a annoncé mardi sa volonté de « sécuriser » les environs des anciens pensionnats autochtones situés sur son territoire. Sans promettre de financement pour les éventuelles recherches, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, a assuré la coopération du gouvernement.

Dans son rapport final, en 2015, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a comptabilisé 38 élèves décédés dans les pensionnats autochtones du Québec. Des bilans plus lourds étaient rapportés en Ontario (426 décès), en Saskatchewan (566), en Alberta (821) ou en Colombie-Britannique (580), pour un total de 3125 élèves décédés au Canada.

La situation du Québec est particulière, rappelle l’historien Médérik Sioui en entretien au Devoir. Les quatre principaux pensionnats — à La Tuque, Amos, Sept-Îles et Pointe-Bleue — ont tous été construits après la Seconde Guerre mondiale, note-t-il.

À cette époque, le système des pensionnats était déjà en « perte de vitesse » dans l’Ouest canadien. « Les conditions de vie dans les pensionnats étaient déjà dénoncées, dit M. Sioui. […] Le gouvernement savait déjà que c’étaient des machines à tuer les enfants, à tuer la langue, à tuer la culture. »

En 1969, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau décide de ne plus confier la gestion des pensionnats autochtones à l’Église, comme c’était le cas jusqu’alors. « Ensuite, ils sont opérés par des fonctionnaires. Ce n’est pas une garantie de bon traitement, mais il semble y avoir moins d’exactions, de crimes et de sévices », observe M. Sioui.

La professeure à l’Université McGill Cindy Blackstock, qui est une spécialiste acclamée de la protection des droits des enfants autochtones, appelle à faire la lumière sur les décès survenus dans les pensionnats établis partout au pays.

« Qui étaient ces enfants ? demande cette membre de la Première Nation de Gitksan. Il faut le découvrir pour que leur famille puisse honorer leur mémoire, et organiser un enterrement digne. Ce travail doit être mené partout, y compris au Québec. »

« Le dernier pensionnat autochtone au Canada, en Saskatchewan, a fermé ses portes en 1996. Il y a des cas bien documentés d’abus sévères qui y sont survenus jusqu’à la toute fin, souligne Mme Blackstock. Le fait que certaines écoles sont restées ouvertes plus tard ne veut pas dire que des enfants n’y mouraient pas. »

« Si des fouilles en bonne et due forme sont effectuées, sous la supervision des Premières Nations, en respect de leurs pratiques culturelles, et qu’on ne trouve rien, alors bonne nouvelle. Mais nous ne pouvons pas oublier un seul enfant enterré sans reconnaissance », pense la professeure.

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