L’ex-p.-d.g. du CISSS Lanaudière juge qu’il n’a «rien à se reprocher»

L’ex-p.-d.g. du CISSS de Lanaudière, limogé par Québec dans la foulée de la mort de Joyce Echaquan, a déclaré vendredi qu’il estimait n’avoir rien à se « reprocher » dans toute cette affaire.

Appelé à témoigner dans le cadre de l’enquête publique de la coroner sur la mort de la femme atikamekw, Daniel Castonguay a dressé la liste des actions qu’il comptait mettre en place pour mieux accueillir les Atikamekw dans les établissements sous sa direction. « Mais est arrivée la pandémie », s’est-il désolé, en notant que la majorité de ses projets devaient être lancés en 2020.

À plusieurs reprises, les avocats présents lui ont demandé s’il estimait qu’il aurait pu faire certaines choses différemment, ou s’il avait des regrets. « Moi, je n’ai pas des choses à me reprocher. J’ai des choses que j’aurais pu faire autrement », a-t-il affirmé, en précisant qu’il aurait pu organiser des rencontres régulières avec les représentants atikamekw.

Il a par ailleurs dit qu’à son avis, le CISSS de Lanaudière avait « fait un travail assez appréciable et, je crois, à une grande hauteur ». Or il a ajouté que pour « réduire la méfiance des Autochtones, de toute évidence, on aurait pu faire différent ».

M. Castonguay a été démis de ses fonctions le 2 décembre. Il avait dans les jours précédents déclaré qu’il ne savait pas qu’il y avait des problèmes de racisme et de discrimination au Centre hospitalier régional de Lanaudière, couramment appelé hôpital de Joliette. Le ministre de la Santé avait alors déclaré que le lien de confiance entre le p.-d.g. et la communauté atikamekw était « complètement brisé ». M. Castonguay travaille désormais dans l’équipe responsable de la campagne de vaccination.

Vendredi, il a répété qu’il n’avait pas eu « connaissance de situations où il y avait du racisme » envers les patients atikamekw. « Mais j’ose croire qu’il y en avait », a-t-il ajouté. Il a qualifié de « méchancetés » les propos de l’infirmière qui a formulé des insultes racistes à l’endroit de Mme Echaquan.

« Il y a toujours cette espèce de réserve de nommer les choses par leur nom, et c’est ce qui déçoit », a réagi le chef de l’Assemblée des premières nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, à sa sortie du palais de justice de Trois-Rivières, où on lieu les audiences. « On constate un énorme fossé entre ce qui est rapporté par le personnel et la famille de Joyce Echaquan. »

Selon lui, les discordances dans les discours ajoutent « à la colère et l’indignation ». « Si les choses avaient été faites autrement, Joyce serait encore des nôtres », a-t-il ajouté, en rappelant que jeudi, l’urgentologue Alain Vadeboncoeur a déclaré que le décès de la femme de 37 ans « aurait pu être évité ».

« Une minorité »

De l’avis de M. Castonguay, « il y a une minorité [à l’hôpital de Joliette] qui prend trop de place », et qui contribue à la dégradation du climat en général. « Donc, il n’y a pas de problème de racisme systémique ? », lui a demandé l’avocat de la famille de la défunte, Patrick Martin-Ménard. « À ma connaissance, non », a répondu l’ex-p.-d.g.

En amont de son témoignage, le CISSS de Lanaudière a repéré les plaintes formulées par des patients autochtones depuis 2015. En février, le CISSS disait pourtant au Devoir qu’il « ne dispos [ait] pas des documents » nécessaires à cet exercice. Des 18 plaintes et interventions répertoriées par le CISSS, huit concernent la « discrimination et le racisme ». Mais « ça n’a pas attiré l’attention, s’il y en a une de temps en temps qui arrive », a affirmé M. Castonguay, en rappelant que les établissements de soins reçoivent des milliers de plaintes.

À un avocat qui lui rappelait que les histoires troublantes sur les soins de santé reçus par les Autochtones à l’hôpital de Joliette ont été plusieurs fois documentées — notamment à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec —, l’ex-p.-d.g. a répondu que « l’agenda ne permettait pas » d’écouter les témoignages. Il a ensuite précisé avoir lu les témoignages à la suite du décès de Mme Echaquan.

« Pourquoi ça ne s’est pas fait avant ? »

Au fil des audiences, des soignantes ont souligné que le CISSS avait sensibilisé son personnel aux réalités autochtones après la mort de Mme Echaquan seulement. « Je n’ai jamais eu autant de formations en 20 ans », a ironisé l’une d’elles. En matinée vendredi, l’ex-coordonnatrice du personnel infirmier de l’hôpital de Joliette, Nancy Pellerin, s’est demandé pourquoi des actions n’avaient pas été entreprises plus tôt.

« Pourquoi ça ne s’est pas fait avant ? », a-t-elle demandé.

La soignante a détaillé des événements racistes qu’elle a observés au fil des ans, allant à contre-courant du discours de la dizaine d’infirmières et de préposées aux bénéficiaires qui ont déclaré qu’il n’y avait pas de racisme à l’hôpital de Joliette. Son témoignage était en droite ligne avec ce que des dizaines d’Autochtones ont dénoncé auparavant.

Mme Pellerin a raconté avoir soigné, il y a des années, une femme aînée atikamekw à propos de qui une collègue aurait lancé : « Si elle se lavait, elle n’aurait pas de plaie en dessous des seins. » Elle se rappelle aussi avoir fait un « avis verbal » pour ramener à l’ordre une employée qui avait dénigré, à haute voix, un patient atikamekw qui était intubé. « Elle avait fait un commentaire fort en disant : “Il vient tous les mois, il se fait intuber parce qu’il boit trop d’alcool” », a-t-elle affirmé.

« Moi, j’en ai vu des événements avec les Atikamekw. Je sais que ça existe », a-t-elle attesté.

Mme Pellerin a aussi raconté avoir suggéré, auparavant, qu’un patient atikamekw de l’hôpital Pierre-Le Gardeur soit transféré à Joliette, où les équipes étaient moins débordées. « Il venait de Manawan. Il y avait de la place », a-t-elle dit. Mais l’infirmière-chef lui aurait expliqué que le patient craignait l’établissement. « Il n’aime pas l’hôpital de Joliette », a-t-elle résumé. Ce genre de crainte a été médiatisé auparavant. Il pourrait même mener à des retards diagnostics chez certains Autochtones trop méfiants pour demander de l’aide, a déjà expliqué le chirurgien innu Stanley Vollant au Devoir.

Un « flash rouge » sur un téléphone

Nancy Pellerin a par ailleurs reconnu — et déploré — ne jamais avoir rencontré l’agente en sécurisation culturelle de l’hôpital de Joliette, Barbara Flamand, avant la mort de Joyce Echaquan.

À la suite du décès de la mère de famille, elle dit lui avoir laissé deux messages vocaux. Faute de réponse, elle s’est rendue au bureau associé à son nom. « Il n’y avait pas de bureau, mais un téléphone à terre, avec un flash rouge. Mes messages étaient encore dedans », a-t-elle dit.

Son supérieur l’aurait alors encouragée à trouver un espace pour Mme Flamand. « Installe Mme Flamand quelque part, fais-lui un bureau », aurait-il proposé.

Plus tôt dans les audiences publiques, Mme Flamand a raconté qu’elle ne se sentait pas la « bienvenue » à l’hôpital, si bien qu’elle a démissionné. Le jour de la mort de Mme Echaquan, elle a dit avoir dû se « faufiler » par une autre porte pour tenter en vain d’obtenir des informations sur l’état de la patiente, car le personnel lui refusait l’accès à l’urgence. Personne ne l’a interpellée afin qu’elle porte assistance à la patiente atikamekw, a-t-elle aussi raconté au Devoir.

L’ex-p.-d.g. Castonguay a quant à lui dit qu’il ne se rappelait pas avoir rencontrée Mme Flamand. « S’il y avait des enjeux avec M. Flamand, ça n’a pas été porté à mon attention. La porte était ouverte », a-t-il affirmé, après avoir mentionné l’envoi d’un courriel au chef de Manawan en février 2020.

Des sympathies exprimées à la mère

À la fin de son témoignage, Mme Pellerin s’est retournée vers la mère de Joyce Echaquan, présente au palais de justice de Trois-Rivières. « Je voulais vous le dire sincèrement : mes sympathies », a-t-elle affirmé. « Je trouve ça totalement inacceptable. »

Puisqu’elle a été impliquée dans la décision qui a fait en sorte que des candidates à l’exercice de la profession infirmière (CEPI) ont été assignées aux urgences, elle s’en est aussi dite désolée. C’est une CEPI qui avait la responsabilité de Mme Echaquan lorsqu’elle est décédée. Un règlement de la Loi sur la santé et les services sociaux interdit aux CEPI d’avoir des patients instables à leur charge.

« Quand on a pris la décision de remettre des CEPI, l’objectif principal était pour les patients, pour que les gens aient des soins, que les employés soient satisfaits », a souligné Mme Pellerin, en regardant la mère de Joyce Echaquan. « Et si ça a nui dans les soins de Mme Echaquan, j’en suis sincèrement désolée. […] Ça doit être atroce, ce que vous avez vécu. »

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