«On aurait pu éviter le décès» de Joyce Echaquan

Joyce Echaquan est décédée d’un œdème pulmonaire provoqué par une insuffisance cardiaque, et sa mort aurait pu être évitée, a affirmé jeudi l’urgentologue Alain Vadeboncœur au neuvième jour des audiences de l’enquête publique de la coroner sur la mort de la femme atikamekw.

Après avoir épluché le dossier médical de Mme Echaquan, le témoin expert a formulé une conclusion sans appel. « Oui », a-t-il répondu lorsque l’avocat de la famille de la défunte lui a demandé si le personnel soignant « aurait pu sauver Joyce ». « Je pense qu’on aurait pu éviter le décès », a-t-il dit plus tard aux journalistes rassemblés au palais de justice de Trois-Rivières.

Le Dr Vadeboncœur a déterminé que la cause du décès était un « œdème pulmonaire important », c’est-à-dire qu’il y avait du liquide présent dans les poumons de Mme Echaquan. « Son cœur en défaillance a fait augmenter la pression dans les poumons », a-t-il résumé.

L’œdème pulmonaire réduit l’apport en oxygène et rend les patients « extrêmement anxieux » parce qu’ils ont « l’impression qu’ils vont mourir noyés », a-t-il ajouté. Voilà qui pourrait expliquer l’état de détresse dans lequel se trouvait la patiente lorsqu’elle a publié une vidéo sur les réseaux sociaux, a-t-il suggéré, sans toutefois s’avancer avec certitude.

Avant lui, le pathologiste Richard Fraser avait présenté son rapport d’autopsie. En examinant le cœur de Mme Echaquan, le médecin a découvert que la défunte avait une cardiopathie rhumatismale active. Cette condition est rarissime, si bien que l’expert n’en avait jamais observé les impacts dans les « 3000 à 3500 autopsies » qu’il a réalisées dans sa carrière. Lors de son autopsie, le pathologiste a notamment observé que le cœur de Mme Echaquan était « élargi » : à 640 grammes, il pesait le double d’un cœur « normal », a-t-il détaillé.

Le Dr Fraser a rappelé que la femme atikamekw savait depuis 2014 qu’elle avait une insuffisance cardiaque, une cardiomyopathie sévère. Mais elle ignorait qu’elle souffrait de cardiopathie rhumatismale active. Sa maladie chronique est une conséquence d’un streptocoque qui aurait « certainement » pu l’infecter il y a plusieurs années, a souligné le médecin.

Des pistes pour que ce soit évité

Dans sa présentation, le Dr Vadeboncœur a reconstitué les détails du séjour de Mme Echaquan au Centre hospitalier régional de Lanaudière, couramment appelé l’hôpital de Joliette. Stable pendant 36 heures, l’état de la patiente s’est dégradé vers 10 h 10 le 28 septembre 2020, sans que cela semble alarmer le personnel soignant.

Dans une vidéo frappée d’une ordonnance de non-publication, la patiente semble morte, a notamment relevé le médecin — à l’instar d’autres soignants avant lui. Une stagiaire en gastro-entérologie qui a pris les signes vitaux de Mme Echaquan pendant cette séquence a conclu qu’elle était calme. Le Dr Vadeboncœur juge plutôt que la mère de famille était dans un coma profond.

De 10 h 10 à 11 h 45, les notes aux dossiers sont confuses et contradictoires, a-t-il remarqué. Et l’instabilité de la patiente est « plus ou moins reconnue » par les soignants. Pourtant, à ce moment-là, la situation de la femme atikamekw est « réversible », a jugé le médecin. Plus tard, quand « elle va en réanimation, il est trop tard pour la sauver ».

À 11 h 56, Joyce Echaquan a fait un arrêt cardiaque « dont elle ne reviendra malheureusement pas », a noté l’expert dans son rapport.

Deux heures fatales

Le Dr Vadeboncoeur a conclu que l’état de Mme Echaquan s’est dégradé dans les deux heures précédant sa mort. Divers actes médicaux ont pu contribuer à la détérioration de son état, notamment l’administration de solutés et de sédatifs. Surtout, une « meilleure surveillance » et une « intervention plus précoce » auraient pu changer la donne, a-t-il relevé.

Le médecin a aussi déclaré que « la médication n’est jamais la première [option] pour calmer l’agitation ». La contention chimique imposée à Mme Echaquan — par une injection de l’antipsychotique Haldol — aurait ainsi pu être accompagnée d’une surveillance étroite faite par une personne rassurante, à son avis. « Un accompagnement culturel [par une agente que le personnel a omis d’interpeller] aurait pu aider », a-t-il dit.

Le jour de sa mort, Mme Echaquan était sous la responsabilité d’une candidate à l’exercice de la profession infirmière (CEPI) de 21 ans. Plus tôt dans la journée, l’ex-cheffe des urgences de l’hôpital de Joliette, Josée Roch, a déclaré que six CEPI travaillaient aux urgences à cette époque. Cette pratique contrevenait aux règles en vigueur, mais elle était approuvée par la direction des soins infirmiers, a-t-elle affirmé.

Pas « narcodépendante »

Aussi appelé à témoigner, le chimiste toxicologue judiciaire Anthony Gélinas a déclaré que l’analyse des substances contenues dans le sang de la défunte ne lui permettait pas de dire qu’elle était narcodépendante. « Je ne dirais pas ça, non, parce que la majorité des substances sont dans sa liste de médicaments [qui lui étaient prescrits] et ils étaient à des concentrations normales, thérapeutiques », a-t-il affirmé.

Plus tôt dans les audiences, le gastro-entérologue qui a vu Joyce Echaquan la veille de sa mort, Jean-Philippe Blais, a affirmé avoir jugé que sa patiente était en état de « sevrage ». Son évaluation a guidé les décisions et les actions de plusieurs soignants. Le Dr Blais a par exemple refusé de prendre Mme Echaquan en charge, vu son état. Il l’a plutôt renvoyée à un médecin de famille et à une intervenante en dépendance.

Or, selon le Dr Vadeboncœur, « l’élément de sevrage est plausible » puisque Mme Echaquan avait eu des problèmes de toxicomanie dans le passé. Reste qu’il est « difficile » de déterminer si cette hypothèse a pu créer une « vision en tunnel » chez les soignants. « Est-ce que ça a amené [le personnel] à donner trop de sédatifs, donc de médicaments qui vont endormir la personne et avoir des conséquences ? C’est possible », a-t-il avancé, avant de préciser que cette hypothèse était « difficile à évaluer ».

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