Une femme algonquine et crie dénonce une stérilisation sans son consentement

En 2019, Marie (nom fictif) est allée consulter un médecin parce qu’elle n’arrivait pas à tomber enceinte. La femme, qui est algonquine et crie, a alors appris que ses trompes avaient été ligaturées quatre années plus tôt.

« Je ne le savais pas », dit la résidente de Pikogan, une communauté algonquine située tout près d’Amos. En entrevue avec Le Devoir, Marie, qu’il nous est interdit d’identifier en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse, dit se souvenir d’avoir signé un document autorisant des médecins à lui poser un stérilet, mais ajoute qu’elle n’était pas convaincue que la procédure avait bel et bien eu lieu. Elle se rappelle aussi les paroles insistantes des soignants et ce qu’elle leur avait répondu : « Je ne veux pas que vous m’attachiez [les trompes]. »

Le médecin qu’elle est allée voir en 2019, Dominique Garant, n’a pas oublié le rendez-vous qu’il a eu avec elle. Il a accepté de discuter de cet événement après avoir obtenu le consentement de Marie. « Elle voulait une consultation avec une gynécologue parce qu’elle n’était pas capable de tomber enceinte », relate-t-il. Mais « c’était écrit noir sur blanc [dans son dossier médical] et j’ai dit : “Marie, tu ne peux pas tomber enceinte, tu as été ligaturée.” »

Le Dr Garant se rappelle que cela a « bouleversé » sa patiente, qui a aujourd’hui 33 ans. « Elle a dit qu’elle n’était pas au courant. […] Elle me donnait l’impression qu’elle l’apprenait à ce moment-là », souligne-t-il. Marie, elle, est encore sous le choc. « Je suis vraiment contre ce qu’ils m’ont fait, c’est vraiment contre mes valeurs », affirme-t-elle. Son témoignage s’inscrit dans une série de dénonciations faites par des Autochtones qui ont raconté au Devoir avoir subi de mauvais traitements dans le système de santé québécois.

Le 15 octobre 2015, Marie a accouché par césarienne d’urgence de son quatrième bébé, à l’hôpital d’Amos. Dans le compte rendu opératoire qu’elle a transmis au Devoir, il est indiqué qu’elle a accouché d’un « enfant de sexe masculin de très petite taille ». Suit une description de la « fimbriectomie bilatérale » qui a été effectuée par une gynécologue. Cette journée-là, les trompes de Fallope de Marie ont donc bel et bien été ligaturées. Elle avait 28 ans.

Dans ses échanges avec Le Devoir, la jeune femme insiste sur sa volonté de médiatiser ce qui lui est arrivé. « Ça me tient à cœur », dit-elle. D’autant que la stérilisation imposée des femmes autochtones est un phénomène qui va au-delà de sa propre histoire. En 2018, une étude de la sénatrice Yvonne Boyer et de la médecin métisse Judith Bartlett a démontré que la stérilisation forcée de femmes autochtones avait encore cours en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba, en Ontario et dans les territoires. Le phénomène a ensuite attiré l’attention de l’Organisation des Nations unies et d’Amnistie internationale et mené au dépôt de deux actions collectives, l’année suivante, en Saskatchewan et en Alberta.

En 2019, Québec a refusé une invitation d’Ottawa de se joindre à un groupe de travail sur la question de la stérilisation forcée. L’attaché de presse de la ministre de la Santé d’alors, Danielle McCann, avait déclaré à La Presse canadienne que Québec « était très sensibilisé au sujet des stérilisations forcées » et que la santé était une compétence provinciale. Or, encore aujourd’hui, le phénomène est peu documenté ici. Un groupe de chercheurs québécois doit annoncer la semaine prochaine le lancement d’une étude sur la question.

Dans le cadre de son enquête, Le Devoir a aussi recueilli le récit d’une femme atikamekw de Roberval qui a dit s’être fait suggérer une ligature sur la table d’accouchement, pendant une césarienne. « Elle [la médecin] voulait absolument que je me fasse ligaturer. J’ai dit non. Elle a dit : “Il est temps que tu te fasses ligaturer.” J’ai dit non, ça ne se fait pas, ce que tu viens de me demander là », a-t-elle raconté. Le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean n’a pas pu commenter cette histoire, pour des raisons de confidentialité. « Les médecins et le personnel de notre organisation sont soumis à des codes de déontologie, lesquels sont pris très au sérieux », a tout de même assuré le porte-parole, Pierre-Alexandre Maltais.

Le Devoir a aussi sollicité, à quatre reprises, la gynécologue-obstétricienne qui a effectué la ligature des trompes de Marie. Elle ne nous a finalement pas accordé d’entrevue. Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue a quant à lui répondu que « les professionnels de la santé ont la responsabilité de s’assurer de toujours obtenir un consentement éclairé de la part de l’usager ou de son représentant légal avant d’amorcer toutes procédures médicales ». Il n’a pas pu commenter le cas de Marie, citant des « enjeux de confidentialité », mais il a précisé qu’il travaillait au « déploiement d’une démarche de sécurisation culturelle » pour les Autochtones.

Un consentement éclairé ?

Tout le débat sur la stérilisation forcée de femmes touche à la notion de consentement libre et éclairé. La ligature des trompes étant permanente, elle commande un niveau de précaution important, affirme la gynécologue-obstétricienne Diane Francœur. Elle a accepté de discuter de la notion de consentement avec Le Devoir, mais n’a pas commenté le cas de Marie. « Dans le doute, on s’abstient de le faire [en raison de] l’irréversibilité, a-t-elle résumé. On dit aux gens : quand vous voulez une ligature tubaire, pensez-y deux fois. C’est fini, fini, fini, après. »

La Dre Francœur ajoute qu’il peut arriver que la ligature soit effectuée au même moment qu’une césarienne, puisque « le ventre est déjà ouvert ». Il n’y a toutefois « jamais d’urgence pour faire une ligature tubaire », affirme-t-elle. « Ce sont les femmes qui décident si elles veulent mettre fin à leur fertilité. »

Surtout, ce type de procédure requiert la signature d’un consentement, qui doit ensuite être validé à nouveau avant la chirurgie, ajoute la médecin spécialiste. Dans le cas de Marie, le document a bel et bien été signé. Il est aussi question, dans son dossier médical, d’une « rediscussion » au sujet de la procédure, confirme le Dr Garant. « Sur papier, tout est en ordre », dit-il. Mais « ce que je ne peux pas vous dire, c’est à quel point ça lui a été expliqué, ce que c’est une salpingectomie [l’ablation chirurgicale des trompes de Fallope] », ajoute le médecin, en précisant qu’il n’était pas là au moment de l’intervention chirurgicale.

Marie dit quant à elle se souvenir d’une discussion avec les équipes médicales à ce sujet, juste avant sa césarienne. « Ils ont insisté pour enlever mon utérus parce que j’avais des problèmes avec les services sociaux, [parce que] mes enfants ne sont pas avec moi », dit-elle. Au moment de son accouchement, deux des trois enfants qu’avait Marie étaient placés en famille d’accueil, en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse. Aujourd’hui, elle n’a plus la garde d’aucun de ses quatre enfants.

Jamais elle n’a voulu que son quatrième accouchement soit le dernier, affirme-t-elle. « Moi, je l’ai très bien dit que j’en voulais d’autres, bébés. J’en voulais dix. Je l’ai dit je ne sais pas combien de fois. Je ne voulais pas le faire pantoute cette journée-là — j’ai eu beaucoup de pression pour le faire », ajoute-t-elle. La jeune femme dit avoir finalement signé un document par lequel elle croyait donner son accord pour avoir un stérilet. « J’ai posé la question “C’est pour un stérilet, ça ?” avant que je signe. Et ils m’ont dit oui. »

Dans des situations où la Direction de la protection de la jeunesse est impliquée, il peut arriver qu’une ligature des trompes soit proposée à une mère, reconnaissent la Dre Francœur et le Dr Garant. « Mais encore une fois, c’est cette personne-là qui va décider si oui ou non elle en veut, précise la première. On ne peut pas juger. Ici, on traite les gens de tous les niveaux socioéconomiques, [et] on les traite tous de la même façon : c’est ton corps, c’est ton choix. » Le Dr Garant ajoute qu’à son avis, ce genre de proposition fait partie du « protocole normal ». « Ce n’est pas parce qu’elle est Autochtone, dit-il. N’importe quelle personne qui est rendue à [autant de] grossesses et qui a des problèmes avec la DPJ [se ferait proposer cette opération]. »

Marie voit les choses autrement. « Je pense que oui », répond-elle lorsqu’on lui demande si elle croit avoir été traitée différemment parce qu’elle est Autochtone. « Ils ne croyaient pas en moi », ajoute-t-elle. « Déjà qu’ils m’enlèvent mes enfants, en plus ils m’enlèvent mes trompes. On dirait qu’ils essaient de me tuer en dedans. »

 
 

Ce texte a été modifié afin de le rendre conforme aux exigences de la Loi sur la protection de la jeunesse, notamment par l'usage d’un pseudonyme.

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23 commentaires
  • Amélie Collin-Chénard - Abonnée 13 mai 2021 04 h 07

    Stérilisation femme blanche

    Bonjour,

    J'aimerais savoir si cette problématique se retrouve chez les femmes de couleur blanche?

    Merci,

    • noel doucet - Inscrit 13 mai 2021 09 h 26

      Oui, c'est écrit dans l'article.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 13 mai 2021 10 h 01

      Cette histoire est d'autant plus troublante qu'elle suscite de ma part un élan d'indignation, moi, petit-fils d'une grand-mère paternelle qui a vécu sous les lois eugéniques du Vermont où l'on pratiquait la stérilisation forcée à l'encontre des Canadiennes françaises et des Abénakises.

      D'ailleurs, faut-il se surprendre si de telles pratiques infames se sont poursuivies dans l'Ouest canadien à l'encontre des Métis comme des Premières Nations. Car il s'agit de la même culture anglosuprémaciste.

      Voir http://www.uvm.edu/~lkaelber/eugenics/VT/VT.html

    • Rachel Collard - Abonnée 13 mai 2021 10 h 34

      Vous pensez bien qu'on le saurait, si une blanche se faisait STÉRILISER sans son consentement! Voyons! C'est une pratique connue, en plus, quelle honte!! Vraiment, quelle honte...

    • Céline Delorme - Abonnée 13 mai 2021 10 h 55

      Réponse à Mme Colin-Chénard. voir l'article de Radio Canada, du 27-03-2021. plus équilibré et informatif sur le même sujet.
      Ayant travaillé longtemps dans le domaine de la santé en milieu défavorisé de Montréal, je peux témoigner que des femmes blanches peuvent aussi décrire des histoires semblables. Ce sont des histoires de souffrance pour les mères et les nombreux enfants en placement par la DPJ, qu'il ne faut pas oublier ici, et qui sont complexes. Certaines femmes, blanches ou colorées, peuvent oublier qu'elles ont donné leur consentement quand le regret se fait sentir, des années plus tard. Evidemment, je ne connais pas la dame citée ici.
      Citation Dr Stanley Vollant: RC: "J'en ai vu, dans ma communauté, des femmes qui n’arrivent pas à s’occuper de leurs enfants. Alors je peux comprendre la suggestion de certains médecins, mais la décision finale reste celle de la femme."
      Je suggère aux auteures de l'article de visiter les centres communautaires de Hochelaga Maisonneuve, ou Centre-Sud, quand ils rouvriront, et elles trouveront des témoignages semblables à l'histoire ci-haut, par des femmes blanches qui se sont senties "forcées" par la travailleuse sociale, ou le médecin. On évalue à 26 % le taux des femmes stérilisées volontairement qui le regrettent par la suite, Donc il serait intéressant de souligner qu'il y a deux côtés à cette" médaille." (CDC USA). L'être humain est fait comme cela, des événements pénibles, comme une décision de ligature, peuvent être oubliés pour se protéger.
      Fait intéressant, au contraire, certaines très jeunes femmes sans enfant qui se font refuser une ligature par le médecin sont très choquées de se faire dire de choisir une autre méthode, et témoignent elles aussi de leur indignation dans les médias.
      https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1780307/sterilisations-autochtones-marc-miller-stanley-vollant-michele-audette

  • Pierre Auger - Abonné 13 mai 2021 07 h 54

    Suis-je au journal Le Devoir...

    J'ai l'impression de lire un article à sensation du Journal de Montréal ce matin.
    Si cette femme n'était pas une autochtone, auriez-vous publié une telle histoire à la Une du Devoir?

  • Pierre Rousseau - Abonné 13 mai 2021 08 h 08

    Stratégie bien connue

    La stérilisation forcée des mères autochtones est bien connue et documentée au pays et on sait que cette pratique se fait depuis des décennies. Cela faisait partie de la stratégie des gouvernements (fédéral et provinciaux) pour faire disparaître les nations autochtones et la Commission Viens en a aussi fait allusion. C'est facile pour les médecins de constituer un dossier béton, surtout quand la patiente a une langue maternelle autre que le français ou l'anglais et où les discussions se font souvent dans un lit d'hôpital par des gens en autorité.

    Cela fait partie de la stratégie colonialiste des gouvernements qui constitue un des éléments du crime de génocide selon le paragraphe II d) de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide qui stipule:
    Article II

    Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
    ...
    d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;...

    Il n'est donc pas étonnant que les gouvernements soient très réticents à admettre cette pratique! Reste à savoir ce qu'ils vont faire pour arrêter ce genre de pratique qui vise des femmes dont la vulnérabilité est bien documentée.

  • Gérard Montagne - Abonné 13 mai 2021 08 h 30

    Encore le même sujet en première page

    Je m'étonne qu'au cours des dernières semaines, sinon mois, le sujet des autochtones mal servis par le système de santé fasse si souvent votre première page !
    Je suis médecin et travaille en milieu hospitalier, et je trouve que vous véhiculez un point de vue biaisé.
    Comment se fait il que le drame de la guerre au moyen orient ne vous préoccupe pas autant, par exemple ?
    À la fin, votre part pris éditorial devient agaçant.

    • Rachel Collard - Abonnée 13 mai 2021 10 h 37

      Ben oui, pourquoi parle-t-on du génocide qui se passe ici plutôt que le génocide qui se passe au loin? Poser la question, c'est y répondre, monsieur le docteur.

    • Gérard Montagne - Abonné 13 mai 2021 16 h 28

      En guise de protestation contre votre ligne éditoriale, je suspends mon abonnement du 17 au 21 mai prochain.

  • Charles Hébert - Abonné 13 mai 2021 09 h 22

    Histoire qui semble très bouleversante, très triste, et qui demande réellement, de façon pressante, je crois, éclaircissement.

    S’il est vrai que cette femme a subi une stérilisation sans son consentement, ça m’apparaît totalement inacceptable, révoltant.
    « Préambule
    Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.
    (…)
    L'Assemblée générale proclame la présente Déclaration universelle des droits de l'homme comme l'idéal commun à atteindre...
    Article premier
    Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
    Article 2
    1. Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.
    (…) »
    Ceci, bien entre autres, semble clair.
    Si des personnes bien placées pour le faire jugent, en temps et lieu, que,
    après que toutes les parties concernées aient pu bien se faire valoir, se défendre,
    il n’y a pas eu faute de la part de la gynécologue-obstétricienne (ou/et de tout autre personne impliquée/tout autres personnes impliquées), il m’apparaît évident, souhaitable que celle-ci dit être clairement blanchie (que celles-ci doivent être clairement blanchies).
    Si des personnes bien placées pour le faire jugent, en temps et lieu, que,
    la gynécologue-obstétricienne qui a effectué la ligature des trompes de Mme Mapachee (ou/et tout autre personne impliquée/tout autres personnes impliquées) a agi (ont agi) de façon illégale ou/et non éthique,
    il m’apparaît évident, souhaitable que justice, éthique doivent être rendues.