À parcours différents, identités différentes

Catherine Martellini
Collaboration spéciale
Nina Hallal (à gauche) et Félicia Tremblay racontent l’histoire qui a forgé leur identité. 
Photomontage: Le Devoir Nina Hallal (à gauche) et Félicia Tremblay racontent l’histoire qui a forgé leur identité. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Diversité sexuelle et de genre

Née à Lorraine d’un père égyptien et d’une mère québécoise, Nina Hallal a eu la chance d’évoluer dans un nid familial extrêmement aimant, qui lui a toujours fait sentir que tout était possible. « Ce bagage fait de moi quelqu’un qui voit le verre à moitié plein et le côté positif de toutes mes expériences », explique-t-elle.

Très dynamique, elle confie avoir beaucoup d’amour à donner. C’est notamment pourquoi elle a choisi une voie professionnelle qui réunissait à la fois ses qualités de bonne oratrice et sa volonté d’aider son prochain. Elle l’a trouvée à son emploi actuel à la Fondation Émergence, qui sensibilise la population aux réalités de la communauté LGBTQ+, dont elle fait partie.

À 28 ans, elle se dit aujourd’hui bisexuelle, mais actuellement plus attirée par les femmes. Ce sentiment d’appartenance à cette communauté s’est toutefois développé depuis peu. Parce que la plus grande homophobe de son entourage, c’était elle. Jamais, pourtant, elle n’avait entendu de discours homophobe ou sexiste dans sa famille.

« J’ai grandi avec certaines des valeurs du Moyen-Orient de mon père, c’est-à-dire dans un modèle hétéronormatif et religieux, dont j’ai intégré les principes qu’on m’a appris par automatisme, soutient-elle. Comme je n’avais personne dans ma famille proche ou éloignée qui ne suivait pas ce modèle, je me répétais au quotidien que je n’étais pas normale de ressentir une attirance pour une femme. »

Rattraper dix ans de déni en deux ans

Longtemps, elle a choisi de le nier, préférant se torturer le cœur plutôt que de l’accepter et de blesser sa famille. « À un certain moment, je n’en pouvais tout simplement plus, mon horloge homosexuelle sonnait trop fort », mentionne-t-elle en faisant un parallèle avec l’horloge biologique de la fécondité que ressentent certaines femmes.

En raison de la grande proximité qu’elle avait avec ses parents, elle a tardé avant de leur en parler. Elle est finalement « sortie du placard » il y a un an et demi. « Je l’ai dit à ma mère d’abord pour qu’elle fasse passer le message à mon père et à mes frères », explique-t-elle. Tissée serrée, toute la famille a bien réagi et ne l’a jamais jugée.

Nina Hallal a rattrapé dix ans de déni en deux ans, vivant une première relation avec une femme qui lui a appris beaucoup, puis rencontrant le véritable amour peu de temps après… avant que cela se termine et qu’elle vive sa première grande peine d’amour. « Cela a été des moments extrêmement difficiles où j’étais dans un brouillard intérieur, mais pendant lequel ma famille et mon père m’ont soutenue, guidée, et surtout, jamais lâchée jusqu’à ce que je réussisse à en émerger. »

Depuis, elle n’a jamais reçu de commentaires désobligeants quant à son orientation sexuelle ou vécu d’homophobie, mais l’avenir lui crée une certaine anxiété, sur les prochaines étapes de vie, notamment avoir un enfant et vieillir. « Malgré ça, la fierté prend plus de place que je ne l’aurais pensé », affirme-t-elle.

Un large spectre de perspectives uniques

Si elle porte le nom de Tremblay, Félicia Tremblay n’appartient pas, visiblement, au groupe majoritaire : elle est en effet d’origine afro-autochtone, issue de la quatrième génération de la nation Cherokee Freedmen, formée du métissage entre des esclaves libérés et la première nation des Cherokees.

Chaque étape de sa vie a ainsi été marquée par cette « différence », que ce soit lorsque des camarades de classe ne croyaient pas que sa mère était réellement sa mère parce qu’elles n’ont pas la même couleur de peau ou lorsqu’on lui demande continuellement d’où elle vient, même depuis qu’elle a déménagé à Montréal en 2016.

« Ce qui est difficile, c’est que je me considère comme très Québécoise, souligne-t-elle. Se faire demander alors toute notre vie d’où on vient simplement parce que notre image est souvent invisibilisée dans les médias pour représenter l’entièreté de la population québécoise, ou d’entendre rire chaque fois qu’on dit qu’on s’appelle Tremblay, c’est ironique et ça a eu des effets dans ma vie et dans celle de tous ceux qui vivent la même chose que moi, parce que je suis loin d’être seule. »

C’est le regard des autres, qui dès son jeune âge, lui a fait considérer sa différence. Elle a également compris qu’elle n’avait pas une identité hétéronormative, qu’elle était issue de la diversité sexuelle et de genre. « Je suis attirée par une personne, par son essence, peu importe son identité », explique-t-elle.

Si Félicia Tremblay n’aime pas se définir avec des étiquettes, celle qui colle le plus à sa réalité est la bispirirualité (« two spirits ou 2S »), qui désigne à la fois la variance de genres, l’attraction envers le même sexe et l’identité spirituelle. Cette étiquette à laquelle elle s’identifie sert aussi de rappel afin de se réapproprier ses racines ancestrales, démarche qu’elle a entamée ces dernières années.

Malgré les murs qu’elle a eu et a encore à défoncer, Félicia Tremblay considère que son identité complète, c’est-à-dire toutes ces intersectionnalités et l’environnement dans lequel elle a grandi, lui donne une grande force.

« J’ai développé un sens aiguisé pour naviguer dans le monde, à reconnaître que j’ai la chance d’avoir un large spectre de perspectives uniques, et donc, moins d’angles morts, même si ça ne signifie pas que je n’en ai pas », conclut-t-elle.

À voir en vidéo