La communauté LGBTQ+ au-delà des lettres

André Lavoie
Collaboration spéciale
Des manifestants lors de la 6e Marche pour les droits des personnes trans, au centre-ville de Montréal, en août 2019. Pandémie oblige, l'évènement n'a pas eu lieu l'année dernière.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Des manifestants lors de la 6e Marche pour les droits des personnes trans, au centre-ville de Montréal, en août 2019. Pandémie oblige, l'évènement n'a pas eu lieu l'année dernière.

Ce texte fait partie du cahier spécial Diversité sexuelle et de genre

Certains leur reprochent le nombre de lettres, d’autres, leur farouche détermination à revendiquer des droits depuis longtemps acquis pour d’autres. Il n’en demeure pas moins que les groupes qui forment la grande communauté LGBTQ+ au Québec n’ont pas tous achevé leurs combats, et qu’à l’intérieur de cette communauté, l’unité est loin d’être la norme.

Entre les queers, les lesbiennes et les personnes racisées, les réalités sont diverses… de même que les multiples discriminations à affronter. « Tous n’ont pas les mêmes privilèges pour se réaliser, s’épanouir, prendre des décisions. Quand ils le font, il y a parfois un prix à payer, et il est probablement moins grand maintenant pour les hommes blancs », souligne Martin Blais, professeur de sexologie à l’UQAM.

En parallèle à ses recherches sur l’homophobie et la diversité sexuelle, Martin Blais poursuit une grande enquête sous la responsabilité de sa collègue Line Chamberland et intitulée Des savoirs sur l’inclusion et l’exclusion des personnes LGBTQ (SAVIE-LGBTQ). Amorcé en 2016 et dont les conclusions sont prévues pour 2023, ce portrait veut mettre en lumière les avancées, mais aussi les reculs, de tout un pan de la société dont la voix devrait être entendue, mais qui se trouve plutôt frappée d’invisibilité.

Questions d’argent

Sans pour autant présumer des principales tendances de cette étude, le sexologue peut déjà éclairer quelques phénomènes, dont certains économiques, qui en disent beaucoup sur les fractures de la communauté LGBTQ+, brisant ainsi l’image homogène que certains voudraient bien lui accoler. Quand le quart des répondants affichent un revenu de ménage inférieur à 30 000 $ par année, ce n’est pas tout à fait l’opulence. « On parle de 38 % pour les personnes racisées et de 42 % pour les personnes trans et non binaires, se désole Martin Blais. Et la vulnérabilité est encore plus grande quand notre enquête révèle que 5 % des personnes trans sont sans revenu. »

À une époque, la communauté LGBTQ+ avait décidé de ne plus laisser les autres déterminer la manière de se nommer. Maintenant que les droits sont acquis pour certains d’entre eux, ils veulent l’arrêt des lettres et des changements à l’acronyme, oubliant qu’il faut continuer à faire preuve de solidarité.

 

Ces statistiques ne peuvent étonner Henri-June Pilote, éducateur sur les enjeux LGBTQ+, ayant effectué un parcours transitoire de femme à homme, capable de jeter un regard nuancé sur son cheminement, et celui de la société québécoise, face aux questions trans. « Il y a de plus en plus de place au Québec pour les personnes trans, concède le concepteur du balado C’est quoi mon genre ? Mais il y a un manque évident de représentation dans les médias. » Maintenant âgé de 29 ans, c’est au début de la vingtaine qu’il a vu pour la première fois une personne trans à la télévision. « C’est à ce moment-là que j’ai découvert que c’était une option pour moi. Et maintenant avec les réseaux sociaux, les représentations sont beaucoup plus nombreuses. »

Pas tous dans le même bateau

Les récriminations envers la communauté LGBTQ+, et à l’intérieur même de cette communauté, Henri-June Pilote les entend depuis longtemps, et ne s’en étonne jamais. « Le milieu trans et non binaire est vraiment loin d’être uniforme. Il y a d’ailleurs une grande dualité : l’identité trans se construit grâce à l’accès aux chirurgies et à l’hormonothérapie, mais plusieurs personnes veulent s’éloigner du milieu médical et de la médicalisation. »

Des tensions que Martin Blais juge aussi tout à fait normales, voire inévitables. « À une époque, la communauté LGBTQ+ avait décidé de ne plus laisser les autres déterminer la manière de se nommer. Maintenant que les droits sont acquis pour certains d’entre eux, ils veulent l’arrêt des lettres et des changements à l’acronyme, oubliant qu’il faut continuer à faire preuve de solidarité. Vouloir former un bloc homogène, c’est forcément laisser de côté les personnes les plus marginalisées, dont les personnes trans et racisées. » Et cette fragmentation des solidarités n’est pas sans cultiver une certaine méfiance entre les différents groupes au sein de la communauté.

Dans ce contexte parfois tendu, la prise de parole semble plus que jamais nécessaire, selon Henri-June Pilote, ne serait-ce que pour souligner à grands traits le fait « qu’il y a tellement de parcours transitoires possibles qu’il est impossible de tous s’entendre ». Mais encore faut-il que ces diverses voix résonnent quelque part, surtout au Québec, où les tribunes se font rares, ce que regrette amèrement l’éducateur.

Il n’a d’ailleurs pas attendu que d’autres lui tendent un micro pour s’exprimer, fier de son balado pour aborder tous ces enjeux, mais se trouvant parfois bien seul.« C’est très flatteur que plusieurs personnes m’écrivent pour me dire que je suis le premier qu’elles entendent sur la question trans… mais c’est un peu triste. » Car au-delà des lettres, il y a encore plus de réalités qui méritent d’être nommées.

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