Misères et splendeurs du télétravail

Zoom Video Communications a vu ses revenus gonfler de 369 % et a enregistré des profits d’environ 1,2 milliard en 2020. Son application est l’une des plus populaires de la pandémie. L’expression « Zoom fatigue » a été forgée pour décrire un des effets pervers de cette surexploitation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Zoom Video Communications a vu ses revenus gonfler de 369 % et a enregistré des profits d’environ 1,2 milliard en 2020. Son application est l’une des plus populaires de la pandémie. L’expression « Zoom fatigue » a été forgée pour décrire un des effets pervers de cette surexploitation.

Manon Poirier est directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés du Québec et quand elle parle de sa propre expérience de télétravail, pour donner une image et pour faire court, on entend presque un médecin diagnostiquer sa nouvelle maladie.

« J’apprécie certains aspects, notamment de ne pas avoir à me déplacer matin et soir jusqu’au bureau et de pouvoir être plus présente pour mon jeune garçon », explique-t-elle, au boulot à la maison depuis 13 longs mois. « Je m’ennuie de l’aspect social du travail. Je m’ennuie de voir les gens en chair et en os. Je m’ennuie de la spontanéité des échanges. Je travaille souvent plus d’heures et, quand je travaille le même nombre d’heures, j’ai l’impression d’être plus fatiguée. Je prends moins de pauses aussi. »

L’Ordre compte une soixantaine d’employés. La d.g. est donc accaparée par les rencontres virtuelles et les échanges en ligne avec tous, y compris pour la moindre demande qui se réglait autrefois vite fait bien fait dans un cadre de porte. Elle se scotche de 8 h à 18 h aux visioconférences, sans arrêt ou presque, indice que ce mode d’emploi affecte peut-être encore plus les patrons que leurs employés.

« Beaucoup de mon travail sepasse en réunion, ajoute Mme Poirier. Ces réunions se font maintenant en ligne. Comme tout le monde, je souffre des marathons et des sprints de rendez-vous, un après l’autre, sans fin. Comme tout le monde, je fais une écœurantite aiguë de Zoom et des autres moyens semblables de communication. »

Un genre stressé

Zoom Video Communications a vu ses revenus gonfler de 369 % et a enregistré des profits d’environ 1,2 milliard en 2020. Son application est l’une des plus populaires de la pandémie. L’expression « Zoom fatigue » a été forgée pour décrire un des effets pervers de cette surexploitation.

La réalité du phénomène commence à être documentée scientifiquement. Une recherche de l’Université Stanford portant sur les vidéos de chats en pandémie a trouvé quelques causes à cet épuisement par le télétravail. La taille des visages sur les écrans, du sien comme celui des autres, amplifierait le stress.

Une autre enquête de la même université auprès de 10 322 participants établit que les femmes se sentent encore plus épuisées par cette constante exposition de soi. Près de 14 % des répondantes, mais 5,5 % seulement des hommes se sont dits très ou extrêmement « fatigués » par les visioconférences. Les introvertis et les plus jeunes employés seraient aussi plus affectés.

Les recherches de Julie Dextras-Gauthier, professeure au Département de management de l’Université Laval, portent aussi sur l’impact de l’utilisation des technologies de l’information sur la santé mentale et les performances des employés. « Les recherches sur le stress numérique sont assez récentes, datant du début des années 2010, relève-t-elle. Elles prennent plus d’importance encore avec ce qu’on prévoit pour l’avenir du travail. »

Elle-même a participé à deux collectes de données en pleine pandémie, une au printemps 2020, une autre cet hiver. « On a regardé les demandes technologiques qui ont un impact sur la satisfaction au travail », dit-elle, en levant un peu le voile sur les conclusions à venir. « La satisfaction diminue, comme le bien-être et la performance aussi. On voit également une augmentation des problèmes de santé mentale. Les technologies, moins présentes avant la pandémie, maintenant omniprésentes dans nos vies, génèrent du stress supplémentaire. »

Comme Mme Poirier, la professeure rappelle que le télétravail imposé depuis des mois, dans un contexte anxiogène en plus, ne se fait pas non plus dans des conditions optimales. Beaucoup de parents d’élèves eux-mêmes en téléenseignement s’avouent surchargés. Et puis, on ne télétravaille pas à deux dans un appartement de trois pièces comme dans un chalet au bord d’un lac.

L’avenir d’une diffusion

Cela dit, le télétravail en soi ne paraît pas foncièrement mauvais. Dans un sens, la pandémie rassemble ce qui était distancé depuis des décennies, soit le travail, la maison et le centre de divertissement, avec d’énormes répercussions sur l’aménagement urbain et le transport en particulier.

« Le télétravail peut-être une bonne chose quand il est bien organisé dans des conditions optimales », soutient Manon Poirier. L’ordre des conseillers en ressources humaines a préparé et diffusé des guides pour aider à mieux télétravailler, par exemple en exerçant son droit à la déconnexion. « Ce n’est pas simple pour tout le monde, dit la d.g.. Les gestionnaires ont souvent un réflexe de contrôle qui n’est pas souhaitable. »

Les technologies, moins présentes avant la pandémie, maintenant omniprésentes dans nos vies, génèrent du stress supplémentaire

 

Elle déplore l’émergence et l’emploi de technologies de surveillance des employés qui bafouent les bonnes et saines pratiques de gestion recommandant de faire confiance et d’accorder de l’autonomie. Elle parle carrément de pratiques infantilisantes.

« C’était déjà documenté avant la pandémie que les gens en télétravail travaillent plus. Les organisations n’y croyaient pas, alors que la preuve est faite. Au lieu de gérer les heures et la présence à l’ordinateur, les entreprises doivent donner des mandats clairs et laisser la latitude aux employés d’atteindre les objectifs. »

Mme Poirier ajoute que le contrôle pourrait nuire au recrutement d’employés en contexte de pénurie de main-d’œuvre. « Les entreprises qui ont fait confiance à leurs employés risquent moins de les perdre », dit-elle. Ses équipes concoctent un nouveau guide, cette fois pour un aménagement hybride du présentiel et du distanciel, puisque le télétravail risque fort de continuer partiellement après la crise.

« Avant, on sous-estimait les moments informels et spontanés qui créaient du liant dans les bureaux, les échanges autour de la machine à café, les rencontres à l’improviste, dit la professeure Dextras-Gauthier. Il faut de nouveaux moyens pour les retrouver. Un modèle hybride devrait permettre de se rassembler parfois au bureau. »

Mme Poirier l’avoue : elle a très hâte de retrouver une part de son ancienne façon de bosser. « Il y aura une pression énorme des employés sur les entreprises pour continuer le télétravail, qui garde tout son sens pour des tâches en solo. Les gens pourraient être ramenés au bureau pour des réunions importantes, pour commencer un projet ou pour célébrer. Il faudra prendre le meilleur des deux modèles. Le télétravail est là pour de bon. »

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