À Saint-Hyacinthe, la détermination et la résilience d’une mère syrienne

Gulistan Muhammed et son mari, Abdulghani Muho, 43 ans, ont quitté la Syrie en 2013.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gulistan Muhammed et son mari, Abdulghani Muho, 43 ans, ont quitté la Syrie en 2013.

Lorsqu’on entend la voix joviale et énergique de Gulistan Muhammed au téléphone, on n’imagine guère le chemin rocailleux qu’elle et son mari ont traversé avant de s’établir dans la capitale maskoutaine à l’été 2016. Arrachée à son bercail par la guerre il y a près de neuf ans, la mère de famille kurde syrienne se dit aujourd’hui heureuse de pouvoir fonder sa nouvelle famille à Saint-Hyacinthe.

« Le jour se levait lorsqu’on a entendu les missiles survoler Shebaa », raconte Mme Muhammed, qui se trouvait chez elle avec son mari en banlieue de Damas. « On est sortis de la maison, on a couru très vite pour se rendre au refuge souterrain lorsqu’on a aperçu deux garçons seuls qui pleuraient au milieu de la route. Mon mari et moi en avons pris chacun un dans nos bras, et on a continué à courir. Je suis restée à leurs côtés pendant trois jours, avant que leurs parents ne les retrouvent. On n’avait qu’un peu de pain à manger. […] On était une quarantaine de personnes au refuge. J’avais très peur. »

Bien qu’elle ait pu fuir la guerre, les images demeurent indélébiles dans l’esprit de l’ancienne travailleuse en pharmacie âgée de 39 ans. « J’ai pu sortir chercher des vêtements et quelque chose à manger durant le cessez-le-feu. Le quartier a été détruit. J’ai vu des corps au sol. Des chiens et des chevaux erraient autour d’eux, c’était désolant », raconte-t-elle.

Séjour en Turquie

Gulistan Muhammed et son mari, Abdulghani Muho, 43 ans, ont quitté la Syrie en 2013, s’embarquant dans une dangereuse traversée vers la Turquie, où demeurait déjà une partie de leur famille. « À Mardin, les gens nous ont beaucoup aidés au départ. On nous donnait du riz, du couscous, du sel et de l’huile pour qu’on puisse manger. Mais au bout de six mois, le soutien était offert davantage aux familles avec des enfants, car il y avait de plus en plus de réfugiés qui arrivaient », relate Mme Muhammed, qui n’avait pas d’enfant à ce moment-là.

« J’avais appris le turc avec ma voisine en Syrie, alors j’ai pu commencer à garder les enfants de la secrétaire de l’hôpital que j’avais rencontrée, en échange de nourriture. Mon mari a pu trouver un emploi comme charpentier-menuisier. » Grâce à sa débrouillardise, la Syrienne originaire de Hassaké a réussi à se frayer une place dans la liste de personnes admissibles au programme de parrainage de réfugiés du gouvernement canadien début 2016.

« On s’est rendus à Ankara pour passer une entrevue avec un représentant francophone du gouvernement canadien », explique Gulistan Muhammed. La santé de son mari avait commencé à se détériorer en raison d’un problème de dos. « Il avait beaucoup de difficulté à marcher, il était très malade. Il a subi une chirurgie à la mi-mars, trois mois avant notre départ pour le Canada. »

Après un séjour de trois ans et demi en Turquie, le couple kurde a atterri au Canada le 21 juillet 2016 et s’est installé à Saint-Hyacinthe avec le soutien de l’organisme de liaison Forum-2020 et de La Maison de la Famille des Maskoutains. « Je suis très reconnaissante envers tous les intervenants qui nous ont beaucoup aidés », souligne Mme Muhammed.

L’équipe de Forum-2020 vise à améliorer les conditions d’accueil, d’établissement et d’intégration des immigrants dans la région de Saint-Hyacinthe, en organisant des activités, comme des soirées d’accueil, des samedis culturels, des déjeuners d’affaires, des visites exploratoires et des tournées de régionalisation, entre autres. L’organisme favorise également les échanges interculturels et la création des liens, pour bâtir une communauté inclusive et solidaire.

La Maison de la Famille des Maskoutains, quant à elle, accompagne les nouveaux arrivants à travers plusieurs programmes et activités, afin de faciliter leur intégration, leur autonomie, et leur épanouissement dans leur nouvel environnement de vie.

Le jumelage, clé de l’intégration

Gulistan Muhammed se réjouit particulièrement d’avoir croisé le chemin d’un couple retraité de Saint-Hyacinthe, qu’elle considère aujourd’hui comme sa famille. « Hélène et Serge sont toujours là pour nous depuis notre arrivée ; ils sont comme mes parents », affirme-t-elle.

« Quand on a su que des familles syriennes venaient de s’installer à Saint-Hyacinthe, nous nous sommes demandé, mon mari et moi, comment nous pourrions les aider », dit Hélène, qui souhaite que son nom de famille reste anonyme. Souhaitant contribuer à l’intégration des familles syriennes, le couple s’est joint au programme de jumelage de La Maison de la Famille.

« Lorsqu’on a rencontré Gulistan et Abdulghani, il y a cinq ans, aucun des deux ne parlait français, le traducteur de Google nous a sauvés ! », s’exclame Hélène, qui souligne avoir fait connaître à Mme Muhammed des produits qu’elle ne connaissait pas à l’épicerie. « Nous les avons accompagnés à des rendez-vous médicaux, on leur a fait faire un tour de la ville et on les a invités à prendre le thé chez nous. »

C’est ainsi que les deux couples ont développé l’amitié qu’ils chérissent depuis cinq ans maintenant. « On célèbre Noël ensemble chaque année. Ils sont très ouverts à nos coutumes, et nous aux leurs. On se respecte. J’ai assisté au premier accouchement de Gulistan avec une interprète », confie Hélène, qui trouve son amie « très courageuse ».

« On a accueilli Gulistan et son mari comme on aurait voulu être accueillis. […] Il y a une période où les familles syriennes partaient de la province, je suis très contente qu’eux soient restés. Si on veut que les immigrants s’intègrent au Québec, il faut s’ouvrir à eux pour leur montrer qui nous sommes et comment nous vivons. »

Apprivoiser le français

Malgré les défis qu’elle doit surmonter en raison des problèmes de santé de son mari et de Zakaria, son fils aîné âgé de trois ans, Mme Muhammed était déterminée à apprivoiser la langue de Molière dès son arrivée. « Lors de la Journée internationale des femmes quelques mois après son arrivée, on nous a invités à parler de notre expérience de jumelage. Lorsqu’elle a livré son témoignage, les gens dans la salle se sont mis à l’applaudir, car elle parlait déjà assez bien le français », se rappelle Hélène.

Gulistan Muhammed a poursuivi sa francisation au cégep de Saint-Hyacinthe pendant un an et demi, mais son mari n’en a pas eu l’occasion en raison de ses problèmes chroniques de dos, qui l’empêchent de rester assis ou debout pendant des périodes prolongées. « Mon mari a beaucoup de douleurs, il attend depuis cinq ans un rendez-vous en physiothérapie à l’hôpital. Il prend plus de vingt pilules par jour, il doit rester couché la plupart du temps », déplore la mère d’un deuxième garçon de huit mois, nommé Muhammed.

« Je dois m’occuper des enfants, des courses, des tâches ménagères et d’emmener Zakaria à ses rendez-vous médicaux à Sainte-Justine pour un problème de foie », explique Gulistan, qui souhaiterait un jour entreprendre un baccalauréat. « C’est compliqué, mais c’est la vie ! » conclut-elle.

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