2020 et la «déflagration complète» de nos repères

L’humain abhorre l’incertitude.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne L’humain abhorre l’incertitude.

La pandémie a fait bien des victimes, et à son triste bilan s’est s’ajoutée la fin des certitudes. L’année 2020 aura été celle de tous les doutes. Du doute collectif au doute bien personnel d’une masse de travailleurs appelés à se réinventer, la crise sanitaire ne cesse de remettre en cause les choix et les modes de vie de beaucoup de personnes. En plein délire trumpien, le doute s’est aussi érigé en posture politique, donnant naissance à des groupes carburant au rejet des consensus scientifiques et des fondements de nos démocraties. Regards pluriels sur une année traversée par le doute.

André a terminé son année en préparant un bingo, pour enjoliver une leçon de mathématiques destinée à 22 élèves de 5e année. Il y a cinq mois, il était journaliste et oiseau de nuit. Il est aujourd’hui professeur de 5e année au primaire et se lève à l’aube.

« La pandémie, non seulement ça m’a obligé à redéfinir mes choix professionnels, ça m’a forcé à me redéfinir complètement comme personne. Ça m’a plongé dans une remise en question globale », raconte ce nouveau prof, dont la vie a changé du tout au tout.

Il n’est pas seul à avoir vu sa réalité pré-COVID prendre le bord. Le conditionnel est devenu la norme de 2020 et 28 jours, l’horizon le plus lointain de nos certitudes. Pour la sociologue Diane Pacom, la pandémie a hissé la présence du doute à des niveaux stratosphériques. « Le doute qu’on vit, il est rendu systémique. Tous nos automatismes sont chamboulés. Le doute s’est inséré partout, et aussi envers les autres. C’est un doute profond et fondamental, né de la déflagration complète de nos points de repère », affirme la professeure émérite de sociologie à l’Université d’Ottawa.

Après avoir mis la religion au rancart, nos sociétés abreuvées à la technologie et à la science avaient déjà fait une belle place au doute et à la critique, dit-elle. Mais ces derniers mois, le doute est devenu le dénominateur commun de tous. « Il y a un manque de confiance généralisé non seulement envers la science et les autorités, mais aussi envers l’autre, dont on doit être conscient 24 heures sur 24. Pas par altruisme, mais pour se protéger. Ça frise la misanthropie ! Je ne vois pas d’autres événements en Occident, à part le 11 Septembre, qui ait créé une telle rupture dans la vie des gens », affirme-t-elle.

Une rupture obligée, qui a semé 1001 doutes dans l’esprit de plusieurs. Pour Anne-Sylvie Dunand, accessoiriste dans le milieu des arts vivants, l’horloge du travail s’est arrêtée en mars dernier. Pour cesser de douter, elle a changé sa vie du tout au tout. « Je faisais des allers-retours trois fois par semaine pour me rendre au travail à Montréal. C’était fou. Or ma carrière d’accessoiriste est tombée en berne du jour au lendemain. J’aurais pu me battre pour trouver des contrats. Mais la pandémie a précipité ma retraite. La décision est devenue évidente. Je ne pouvais plus me dire : “Je suis en train de manquer le train.” Il n’y a plus de train ! » dit-elle.

Je ne vois pas d’autres événements en Occident, à part le 11 Septembre, qui ait créé une telle rupture dans la vie des gens

 

Ayant perdu son attrait pour la ville, l’artiste vit maintenant à la campagne, où elle a découvert une communauté tissée plus serrée, un sens de l’entraide, et la possibilité de continuer son métier à la pige.

L’emprise du doute

Selon Roxane de la Sablonnière, professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal, lors d’une crise sociale majeure, l’incertitude et le doute sont souvent tributaires de la cohérence et de la clarté des messages qui émanent des autorités. « Le doute grandit si les gens perçoivent que les règles changent tout le temps. » Quand c’est le cas, les études démontrent que l’adhésion aux mesures sanitaires est affectée. En plus d’influencer les comportements collectifs, les discours officiels influencent aussi les comportements personnels.

« Quand les règles ne sont pas claires, cela peut enclencher plusieurs mécanismes psychologiques. Notamment celui de la “réactance”, un comportement qui fait que les gens qui se sentent brimés cherchent naturellement à retrouver leur liberté », dit-elle.

Se battre ou fuir ?

L’humain abhorre l’incertitude. Soupirer, se battre ou fuir (Sigh, fight or flight) : la fameuse triade résume bien les réflexes de l’Homo sapiens plongé en situation de crise, ajoute Roxane de la Sablonnière. Si certains se figent dans le doute, comme la biche devant les phares d’une automobile, d’autres cherchent plutôt à fuir. Et plusieurs personnes ont fait ainsi, quittant la ville ou un emploi stressant, observe la psychologue. « Tout le monde cherche de nouveaux points d’ancrage. Les recherches sur les événements qui créent des ruptures sociales démontrent que les comportements personnels changent et poussent les gens à prendre des décisions qu’ils n’auraient pas prises autrement », dit-elle.

C’est le cas pour Sylvie, diplômée en arts, qui, malgré un poste obtenu dans un musée, songe à se tourner vers l’agriculture urbaine ou l’environnement, après avoir livré des vivres à vélo pendant le confinement, à la faveur d’un projet communautaire très gratifiant. « J’ai compris que j’avais d’autres intérêts que je pouvais explorer. Ça m’a donné un temps de réflexion. Ça continue de mijoter », confie-t-elle.

Le temps offert par le confinement, en plus du doute, a eu un effet salvateur chez certaines personnes, pense la psychologue Marie-France Marin, professeure en psychologie à l’UQAM. Mais pour d’autres, le stress créé par l’inconnu a enclenché des mécanismes de défense beaucoup moins positifs, notamment l’adhésion aux théories du complot, qui ont accru leur emprise partout sur la planète.

La perte de contrôle entraîne un stress qui a un effet direct sur le cerveau, rendant la pensée plus rigide et induisant une vision de la réalité « en tunnel », explique-t-elle. Certaines personnes en viennent à développer leur propre perception de la réalité, précise Mme Marin, et n’intègrent plus les informations qui vont à l’encontre de cette perception.

« Ceux qui adhèrent aux thèses complotistes ne voient plus que la menace. Ce phénomène s’observe chez les victimes de braquage, qui se focalisent sur l’arme devant elles et perdent toute vision périphérique, en raison des hormones de stress. Avec la pandémie, le doute et le stress amènent des gens à ne se concentrer que sur ce qu’ils veulent bien entendre », explique Mme Marin.

Le doute est le début de la sagesse, disait Aristote. Or, l’incursion du doute dans toutes les sphères de la société laissera des traces post-COVID, croit la sociologue Diane Pacom. « La génération adulte en sortira changée, fondamentalement. On dit que la création émerge du chaos, mais là, c’est une création forcée pour bien des gens qui n’ont pas de choix. »

Si l’impact à long terme de cet état de doute collectif est difficile à prédire, la psychologue Marie-France Marin pense que l’incertitude peut être féconde dans la vie personnelle de certains. « La vie est faite d’incertitudes. Des événements durs, comme un cancer ou un deuil, nous font douter, mais nous ramènent aussi à l’essentiel. Je pense que la pandémie a permis à beaucoup de gens qui n’en prenaient jamais le temps de réfléchir à ce qui leur était essentiel. »

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2 commentaires
  • LiLi Perez - Abonné 19 décembre 2020 07 h 21

    L'incertitude en Éducation et la vaccination.

    Dans ce moment d'incertitud, il faut trouver en Éducation une bonne supervision de cas, les enfants "enfants de tous âges" sont anxieux et stressés. L'impulsivité commence à faire son apparition, sans fondament neurologique, c'est l'incertitude de la situation. Les écoles doivent rester ouvertes, je travaille en Éducation, il faut vacciner le personnel scolaire et que tous/ toutes se mettent au travail. Les enfants qu'ils sont ''normeaux'' (entre guillemets) souffrent aussi. Comme jamais il faut la supervision de cas en éducation.

  • Gilles Théberge - Abonné 19 décembre 2020 12 h 33

    Vous demandez s'il faut «Se battre ou fuir ?» !

    Henri Laborit avait fait une intéressante réflexion là-dessus. Lui préconisait, quand la victoire est moins que certaine de fuir... Comme d'autres l'ont déjà dit, « le salut est dans la fuite ».

    En résumé « "Se révolter, (devant le virus ?) c'est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté... Il ne reste plus que la fuite. »

    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89loge_de_la_fuite

    Fuir ailleurs ou dans d'autre chose, peut-être est-ce la bonne solution...?