La version de Rozon «défie la logique», plaide la Couronne

Selon le procureur Bruno Ménard, le témoignage de M. Rozon «implique des contradictions, [démontre] un désir de bonifier sa version et de dénigrer celle de la plaignante. Surtout, il ne fait pas de sens quand on l’examine minutieusement.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon le procureur Bruno Ménard, le témoignage de M. Rozon «implique des contradictions, [démontre] un désir de bonifier sa version et de dénigrer celle de la plaignante. Surtout, il ne fait pas de sens quand on l’examine minutieusement.»

La version des faits présentée par le producteur déchu Gilbert Rozon dans le cadre de son procès pour attentat à la pudeur et viol « défie la logique » et « ne fait pas de sens », a plaidé jeudi le procureur Bruno Ménard. Celui-ci estime que dans cette affaire opposant deux versions contradictoires, la sincérité de la plaignante ne fait pas de doute et impose un verdict de culpabilité.

« L’accusé vous a fourni un récit calqué sur celui de la plaignante, il accepte ce qu’elle dit… mais ne diverge que sur les parties incriminantes », a souligné l’avocat durant sa plaidoirie présentée en après-midi au palais de justice de Montréal. Le témoignage de M. Rozon « implique des contradictions, [démontre] un désir de bonifier sa version et de dénigrer celle de la plaignante. Surtout, il ne fait pas de sens quand on l’examine minutieusement ».

M. Ménard l’a comparé à un tableau impressionniste qui, vu de loin, paraît représenter une scène précise, mais qui révèle « des choses qui n’ont pas de sens et qui ne sont pas l’expression de la réalité » lorsqu’on le regarde de plus près.

À l’inverse, a-t-il plaidé devant la juge Mélanie Hébert, « la plaignante a fourni un récit dans lequel elle explique les événements » sans chercher à colmater les brèches que le passage du temps (40 ans) a creusées dans le récit.

Dans sa plaidoirie qui aura duré quelque 90 minutes, le procureur a souvent mis de l’avant qu’il est normal que des détails précis restent flous. Que la plaignante ne sache pas précisément combien de boutons avait sa chemise le soir des événements ; si le barman a dit « last call » ; si Gilbert Rozon a touché son corps à travers ses vêtements ou seulement ses vêtements… tout cela relève de « questions qui ne viennent pas affecter la plaignante », a-t-il dit.

« Au contraire : ses réponses viennent bonifier sa crédibilité parce qu’elle n’essaie pas d’en rajouter », a-t-il fait valoir. « On pourrait se poser la question : si elle avait répondu avec un niveau soutenu de détails, est-ce qu’on dirait que [c’est] crédible après 40 ans ? Dans un sens ou dans l’autre, c’est difficile [de juger] à la fin. Et la question, c’est : elle a témoigné, la croyez-vous ? »

Pas de consentement

Bruno Ménard a soutenu à la juge Hébert que la preuve déposée montre qu’il n’y a jamais eu consentement lors des événements qui ont valu à Gilbert Rozon deux accusations : attentat à la pudeur et viol. Les faits en cause se seraient produits à Saint-Sauveur en 1980, en deux incidents distincts survenus à quelques heures d’écart — au milieu de la nuit pour l’attentat à la pudeur, puis au petit matin pour le viol.

Il a affirmé que l’accusé ne pouvait avoir une « croyance sincère » qu’il y avait consentement. « Même si la plaignante n’a pas prononcé le mot “non”, elle a clairement manifesté qu’elle ne consentait pas en le repoussant. »

Concernant les prétentions de la défense voulant que la victime présumée de Gilbert Rozon fût guidée par le « désir » de « faire payer M. Rozon » dans le contexte du mouvement #MeToo, Bruno Ménard s’est appliqué à mettre en lumière que « ça ne correspond pas à la preuve que [la juge a] entendue ».

Selon lui, la motivation intrinsèque de la plaignante a été clairement établie dans la preuve entendue. C’est pour sa fille (qui a le même âge qu’elle avait au moment des événements) qu’elle a porté plainte, et non « pour se venger » dans le contexte d’une « liesse populaire », a-t-il dit. « On pouvait lui demander si c’était à cause de l’influence de ses amis ou du mouvement social [#MeToo]… On l’a fait et elle a répondu : sa motivation est claire, son témoignage sincère et fiable », a-t-il dit.

Bruno Ménard s’est aussi attardé à la manière dont la défense a qualifié les réactions de la plaignante, qu’on a jugé « invraisemblables » dans un contexte d’agression. « On reproche à la plaignante de ne pas avoir quitté les lieux à la suite de la première agression, on vous mentionne que c’était une femme “délurée”, qu’elle a choisi d’enlever sa robe pour dormir dans un lit […]. La vie est beaucoup plus compliquée que le stéréotype de la victime vulnérable et de l’accusé prédateur. C’est rarement ça. La réalité est composée de toute une gamme de teintes de gris. »

La juge Hébert a pris la cause en délibéré et rendra son verdict le 15 décembre en après-midi (soit trois jours avant le verdict du dossier d’Éric Salvail).

Pas un « petit agneau »

Le 6 novembre, la défense avait plaidé devant la juge Mélanie Hébert que la plaignante n’était pas un « petit agneau » — l’avocat Pierre Poupart l’avait effectivement qualifiée de femme « délurée » qui n’avait « pas froid aux yeux » et qui était « en plein contrôle de ce qu’elle était » au moment des agressions présumées.

À ces éléments de personnalité, les avocats ajoutaient que son témoignage avait été contradictoire, qu’il manquait de détails et que plusieurs éléments étaient « invraisemblables » — notamment, selon eux, le fait que la victime n’aurait pas quitté les lieux après le premier incident. Les allusions au comportement de la victime présumée avaient incité la juge Hébert à mettre en garde les avocats contre les « mythes et stéréotypes » qui entourent cette question.

Deux versions opposées

Dans ce dossier, la juge devra donc trancher entre deux versions totalement différentes de ce qui s’est passé il y a 40 ans.

Le premier incident se serait déroulé au milieu de la nuit. Les deux protagonistes étaient dans une maison, après avoir passé la soirée dans une discothèque. La plaignante affirme que Gilbert Rozon s’est « comme jeté » sur elle pour l’embrasser, en mettant sa main dans son décolleté et sous sa jupe. Il y aurait eu bousculade avant que M. Rozon ne cesse.

M. Rozon allègue plutôt que des baisers ont été échangés dans une ambiance « romantique », et qu’il a arrêté dès qu’il a senti la plaignante se braquer alors qu’il tentait de mettre la main sous sa jupe. Les deux se seraient ensuite couchés dans des chambres différentes.

Le viol

D’après la plaignante, le viol serait survenu au matin. Elle a relaté s’être réveillée alors que M. Rozon était sur elle, « déterminé à avoir des relations sexuelles ».

Gilbert Rozon a présenté pour cet événement une version inversée — littéralement. Selon sa version, c’est la plaignante qui est venue le rejoindre au petit matin alors qu’il dormait. « Aussi étonnant que ça puisse paraître, je me suis réveillé vers 7 h du matin et j’avais [la plaignante] qui était à califourchon sur moi. C’est elle qui était en train de me faire l’amour. »

M. Rozon, 66 ans, a précisé que bien que la relation sexuelle lui ait été « imposée », il était « parfaitement consentant ».

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