La série humoristique «La petite vie» réhabilitée

Une scène de la série humoristique «La petite vie»
Photo: Radio-Canada Une scène de la série humoristique «La petite vie»

ICI Radio-Canada (RC) fait marche arrière en rendant à nouveau disponible l’épisode intitulé « La vidéo » de la série humoristique La petite vie. Le volet controversé, jugé bourré de clichés, voire carrément raciste, a été retiré jeudi dernier de la plateforme de vidéo sur demande ICI Tou.TV EXTRA.

L’épisode reviendra au catalogue une semaine plus tard, le jeudi 12 novembre, cette fois avec un avertissement général, option adoptée par les diffuseurs pour accompagner les œuvres problématiques.

« Après plusieurs consultations, il a été convenu, dans le respect de l’œuvre et de tous ses auditoires, de le remettre en ligne, mais avec le panneau d’avertissement général suivant : “Ce programme est proposé tel qu’il a été originellement créé et peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes d’aujourd’hui” », dit le communiqué diffusé mardi en fin d’après-midi. La déclaration ajoute que « l’ensemble des épisodes de la série seront dorénavant précédés de ce panneau ».

Le diffuseur public n’a formulé aucun autre commentaire. La décision de retirer l’épisode des ondes aurait découlé d’une seule plainte, selon l’information diffusée mardi par l’agence QMI.

La censure temporaire (pour « prendre le temps de réfléchir », précise le communiqué de RC) s’inscrit dans l’air du temps. Le contexte actuel des luttes culturelles, politiques et symboliques se jouant autour des questions d’identité et de discrimination fait apparaître des combats parfois houleux autour de l’utilisation de certains mots (en n, par exemple), de l’usage de certains symboles (la Croix du Sud, par exemple), de la conservation des lieux de mémoire (comme les noms de rue ou les monuments). Il semble naturel que les archives audiovisuelles se retrouvent à leur tour dans la ligne de mire.

Faire œuvre pédagogique

La nouvelle polémique a eu des échos jusqu’à Québec. Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, et la cheffe libérale, Dominique Anglade, ont plaidé pour la liberté d’expression. Mme Anglade a dit souhaiter, avant même le communiqué de Radio-Canada, que le diffuseur fasse œuvre pédagogique pour exposer ses choix.

« Je suis pour la liberté d’expression et je pense qu’il est hasardeux, je vous dirais, de voir ce qu’on enlève, ce qu’on retire, etc., c’est hasardeux, a dit Mme Anglade, qui connaît l’épisode en question et la série. Par contre, on peut contextualiser. Radio-Canada peut contextualiser, peut expliquer. […]. Je pense que c’est une meilleure approche, je vous dirais. »

C’est la solution en vogue. L’Office national du film (ONF) explique au Devoir que les plaintes ne sont pas fréquentes et qu’elles sont analysées par un groupe d’experts de l’interne et de l’externe et un éthicien au besoin. « Nous optons pour une mise en contexte, c’est-à-dire un court texte ou un avertissement placé sur la page de présentation du film, écrit Lily Robert, directrice des communications de l’ONF. Nous avisons toujours le requérant de la décision et, jusqu’à maintenant, les réactions ont été positives. Notre approche, donc, est fondée sur l’explication et l’éducation et, jusqu’à maintenant, aucune œuvre n’a été retirée. »

HBO MAX diffuse maintenant le classique Gone With the Wind, réputé raciste, avec un avertissement, après l’avoir temporairement retiré de son catalogue. Le service de vidéo sur demande Disney+ place des avertissements dans la même veine avant la présentation de certains classiques comme Dumbo, Peter Pan, Lady and The Tramp, The Aristocats ou Le livre de la jungle. Le texte dit : « Cette émission comprend des représentations négatives et des mauvais traitements de certaines personnes ou de certaines cultures. Ces stéréotypes étaient mauvais à l’époque et le demeurent maintenant. »

Véronique Mercier, vice-présidente aux communications de Groupe TVA, explique ne pas avoir reçu de plainte pour un de ses contenus mais dit demeurer « sensible à l’évolution de la société ».

Culture de négation

Interrogé avant la décision de remettre en offre l’épisode controversé de La petite vie, le professeur Pierre Barrette, spécialiste de la télévision, disait souhaiter une solution allant dans le sens adopté, c’est-à-dire la diffusion avec un avertissement. N’empêche, il voit dans la demande de censure initiale le prolongement de la « cancel culture », celle qui mène à l’ostracisation sociale, à l’humiliation publique, voire au boycottage professionnel. Cette culture de la « cancellation » condamne souvent sans procès en bonne et due forme les opinions divergentes. Et l’histoire est jonchée de statues renversées…

« Je préfère dire “culture de négation”, avertit le professeur de l’École des médias de l’UQAM. Le mot “cancellation” n’existe pas dans ce sens en français. On se retrouve avec une sorte de téléologie à l’envers qui fait décider quels gestes et quelles opinions du passé sont acceptables ou inacceptables quand on les juge de notre présent. »

 
Photo: Steven Senne Associated Pres Le service de vidéo sur demande Disney+ a placé des avertissements avant la présentation de certains classiques comme «Dumbo», «Peter Pan», «Lady and The Tramp», «The Aristocats» ou «Le livre de la jungle». Le texte dit: «Cette émission comprend des représentations négatives et des mauvais traitements de certaines personnes ou de certaines cultures. Ces stéréotypes étaient mauvais à l’époque et le demeurent maintenant.»

La pratique lui fait penser au reformatage des images en Union soviétique. La falsification des photographies servait à éliminer des archives les personnages du régime tombés en disgrâce. Le personnage central du roman 1984 de George Orwell met en pratique cette amnésie sélective.

Un épisode de The Office datant de 2012 montrant un bref épisode de blackface (en hommage à une tradition de Noël hollandaise) a été remonté pour faire disparaître la scène. La série est toujours très populaire en diffusion en continu. D’autres productions (30 Rock, Little Britain) ont aussi effacé des scènes pour la même raison.

« On ne réécrira pas le passé, dit Pierre Barrette. On ne peut pas non plus juger le passé à l’aune du présent. On ne règle rien non plus en censurant les œuvres d’autrefois. »

Le professeur propose cet exercice mental : quelle émission actuelle pourra sembler abominable dans quelques générations. Il se demande lui-même si les émissions de cuisine exposant des cadavres d’animaux déchiquetés ne pourraient pas paraître barbares à nos descendants devenus tous végétariens. « Qui peut prétendre à un jugement absolu qui permettrait d’arrêter pour toujours le jugement sur telle ou telle œuvre ? » ajoute-t-il ?

Avec Marco Bélair-Cirino  

La série La petite vie, de l’humoriste Claude Meunier, a été diffusée entre 1993 et 1998 par Radio-Canada. Trois épisodes complémentaires sont apparus en 1999, en 2002 et en 2009. Cette production a été la plus populaire de l’histoire de la télévision québécoise. C’est la seule à avoir franchi le seuil des quatre millions de téléspectateurs pour un seul épisode, et ce, à deux reprises.
 

La controverse concerne l’épisode 3 de la deuxième saison, intitulé « La vidéo ». Le scénario annonce que Caro, fille de Popa et Moman, leur présente un ami d’origine ougandaise, professeur de sociologie, venu étudier la société québécoise, ses us et coutumes. La rencontre multiplie les clichés jusqu’au trop-plein, pour atteindre un sommet (ou un plancher, comme l’on voudra) dans cette production qui les accumule à la pelle. Popa est déguisé en lion.

Normand Brathwaite joue le professeur africain comme il jouait Patrice, l’assistant-chef dans la comédie Chez Denise (1979-1982), elle aussi diffusée à la télé publique et mettant elle aussi en vedette des personnages taillés dans la pierre de poncifs qui ne peuvent que sembler racistes ou homophobes aujourd’hui.

Feu André Montmorency y jouait Christian Lalancette, coiffeur caricatural devenu pourtant l’un des personnages les plus populaires de la série. Il y a aussi un personnage homosexuel cliché dans La petite vie et plusieurs épisodes brodent autour de la condition gaie, toujours à coups de stéréotypes outrageants. En fait, tous les personnages incarnent des clichés (y compris et surtout sur le Québécois et la Québécoise de souche ben ordinaires), et le visionnement de trois épisodes en ligne pourrait faire faire une syncope de groupe à une classe des cultural studies de l’UQAM ou de l’Université Concordia. Il n’est peut-être pas nécessaire d’être très woke pour admettre que certains pans de cette création culturelle, dont l’épisode maintenant au rancart, ont presque autant vieilli que Tintin au Congo.

Stéphane Baillargeon


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