«Tu ne méritais pas ça, Suzanne»: les résidents du Vieux-Québec encaissent le choc

Deux femmes se sont recueillies dimanche après devant la résidence de Suzanne Clermont, l'une des victimes. 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Deux femmes se sont recueillies dimanche après devant la résidence de Suzanne Clermont, l'une des victimes. 

Les mots étaient inscrits sur une carte, déposée devant le salon d’esthétique où travaillait l’une des victimes de la violente attaque survenue samedi soir à Québec. Mais ils auraient pu s’appliquer à tous les proches de ceux qui encaissaient le choc, dimanche.

« Tu ne méritais pas ça, Suzanne. »

Suzanne Clermont, 61 ans, a été tuée devant chez elle, rue des Remparts, dans le Vieux-Québec, pendant qu’elle fumait une cigarette. François Duchesne, 56 ans, a lui aussi été assassiné un peu avant, dans le secteur de la rue du Trésor, non loin du Château Frontenac.

Les deux résidents de Québec ont croisé le chemin d’un tueur qui aurait fait des victimes « au hasard », brandissant son sabre japonais au gré des personnes qu’il croisait sur son chemin, selon les informations transmises par le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ).

L’homme a fait deux morts et cinq blessés. Toutes les victimes résidaient à Québec, et deux sont d’origine française. Certaines ont subi des lacérations importantes, mais leur vie n’est pas en danger.

Dimanche matin, rue des Remparts, les voisins de Mme Clermont sortaient un à un de leurs maisons. Ils appellent leur secteur de résidence « le salon ». Parce qu’ils s’y retrouvent, le long du muret qui sépare la haute et la basse-ville de Québec, pour contempler la vue et discuter.

Cette fois, « le salon » était le théâtre d’une scène irréelle. En milieu de matinée, de l’eau colorée de sang a dévalé la rue en courbe. Les autorités nettoyaient la scène de crime. Une résidante du secteur, Lucie, s’en est trouvée alertée. Elle est sortie de chez elle, et puis elle a hurlé. « Suzanne ! », a-t-elle crié en se tenant la tête, quand ses voisins lui ont appris qu’une des victimes de l’attaque dans le Vieux-Québec était sa voisine. Ils ont pleuré ; ils se sont étreints, désorientés.

Quelques instants plus tard, c’était au tour du conjoint de Mme Clermont d’arriver à la résidence qu’il partageait avec elle. « Suzanne ! », a-t-il aussi crié, le corps penché en avant. « Mon amour… », a lâché Jacques Fortin, un animateur de radio connu à Québec. Sa douleur et le caractère inqualifiable de cette attaque ont secoué la rue.

M. Fortin a été étreint par ses proches, en larmes. Il s’est effondré au sol.

« Il est dévasté, c’est lui qui l’a trouvée. C’est assez difficile », a confié en soirée une amie du couple, Klody Tremblay. Elle connaissait Mme Clermont depuis près de 30 ans, et n’avait dimanche « que des beaux mots » pour elle. « Ce dont il est important de se souvenir, c’est de son rire, son accueil, sa bienveillance. Dans les rassemblements, les partys, c’était une lumière, une personne qu’on aimait beaucoup voir », a-t-elle souligné.

« On pleurait les amis ensemble et on se disait : on est certains que, quand il [son assaillant] est arrivé, tout déguisé, on est sûrs qu’elle lui a dit “bye bye”. Elle était peut-être même accueillante, elle ne pouvait pas se douter… »

Suzanne Clermont était une coiffeuse « très conviviale, joviale », a aussi tenu à dire son voisin, Roland. « Elle était appréciée de tous, tout le monde la connaissait. Elle promenait son petit chien, elle s’arrêtait pour jaser avec les autres qui sortaient leurs chiens », a ajouté Lucie, disant d’elle et de M. Fortin qu’ils formaient un couple « très uni ».

« Ma fille a croisé son regard »

Un peu plus bas dans la rue des Remparts, Maïté Roy a fait état de sa rencontre, samedi soir, avec celui qu’elle croit être le suspect. « Il était 22 h 26 environ, je suis sortie promener mon chien comme tout le temps. J’entendais des “aaah, aaah”, il criait et reprenait son souffle. Je pensais que c’était une poupée d’Halloween », a relaté l’adolescente.

« J’ai juste vu un monsieur marcher. Il était tout en noir, il avait un masque noir. Je l’ai vu passer et j’ai fait : “nope !” J’ai pensé que c’était un fou. Par chance, ma chienne jappait. »

Maïté Roy s’est retournée vers la porte de sa maison et elle a appuyé sur la sonnette, frénétiquement. « Je l’ai entendue sonner, je me suis dit : “voyons, qu’est-ce qui se passe ?” Elle a dit : “il y a un monsieur qui est là, qui me fait peur, je ne veux pas sortir” », a raconté sa mère, Sandra Pacas.

Mme Pacas est sortie, elle s’est avancée vers la courbe qui sépare sa maison de celle de la victime. C’est là qu’elle a aperçu Suzanne Clermont, au sol. « J’ai vu le voisin [son conjoint] et je l’ai reconnue, je me suis dit : “merde, qu’est-ce qui s’est passé ?” Je l’ai vue couchée par terre, il y avait un policier qui faisait des gestes de réanimation et le monsieur criait son désespoir », raconte Mme Pacas. « Ce qui me fait peur, c’est que ma fille a croisé son regard », a-t-elle dit au sujet de l’attaquant.

J’ai vu le voisin et je l’ai reconnu, je me suis dit: “merde, qu’est-ce qui s’est passé ?” Je l’ai vue couchée par terre, il y avait un policier qui faisait des gestes de réanimation et le monsieur criait son désespoir 

 

La seconde victime de cette attaque, François Duchesne, était directeur des communications et du marketing au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Il avait aussi œuvré chez Desjardins et siégé à de nombreux conseils d’administration. Il résidait sur Grande Allée, à proximité du Vieux-Québec.

Lorsque son nom est sorti dans les médias dimanche, des membres du personnel du musée, inquiets, ont cherché en vain à le joindre. Le scénario que tous redoutaient s’est confirmé en fin d’après-midi.

« C’était un être très humain, très sympathique, qui était apprécié de tout le monde », a dit Jean-Pierre Bédard, qui siégeait à ses côtés au conseil d’administration de la Société de développement commercial de Montcalm. « Je pense qu’il avait pris le mandat au Musée parce qu’il avait comme intérêt de rendre la ville belle et agréable. Il était fier de la ville et était un bon ambassadeur pour elle. »

Très engagé socialement, M. Duchesne donnait du temps à l’organisation Opération Nez Rouge depuis 26 ans. Administrateur et bénévole de nuit, il avait même personnifié la mascotte à certaines occasions.

« Toujours souriant, toujours positif, toujours à voir le bon côté des choses et, surtout, le beau dans chaque personne », a écrit sur Facebook l’une des membres de son équipe au Musée, Marie-Hélène Raymond. « La semaine dernière, lors d’une réunion sur Teams, il nous a dit : “ma grande qualité : très optimiste. Mon grand défaut : trop optimiste”. »

« Samedi soir, il est allé faire sa promenade quotidienne pour, j’en suis persuadée, s’émerveiller devant les beautés de sa capitale », a-t-elle poursuivi. « Grand voyageur, il a parcouru des centaines de villes dans le monde, mais Québec demeurait sa préférée. Je l’imagine en train de prendre des photos des décorations d’Halloween, de regarder la lune bleue et de se dire que la vie est belle… »

Pour les résidents du Vieux-Québec, la nuit de samedi à dimanche fut marquée par l’angoisse. En pleine nuit, le SPVQ a annoncé rechercher « activement un homme qui aurait fait de multiples victimes à l’aide d’une arme blanche ».

« Évitez le secteur de la colline parlementaire. Le suspect n’est toujours pas localisé. Pour les citoyens de l’ensemble de la ville : On vous demande de rester à l’intérieur », a aussi fait savoir le service de police.

Locataire d’un petit demi-sous-sol rue Saint-Louis, Josée Landry-Sirois s’est fait dire par des policiers de s’enfermer chez elle vers 22 h 20, sans savoir ce qui se passait exactement. « Dans mes fenêtres, je voyais plein de gyrophares. Les policiers roulaient en sens inverse dans la rue. » S’imaginant le pire, elle a pensé que le drame se déroulait dans son immeuble. « J’ai vraiment eu peur, a-t-elle raconté. C’était complètement hallucinant, je pensais qu’il était arrivé quelque chose dans le bloc. »

Quand elle a finalement pu sortir dans la rue en matinée, les gens se parlaient comme jamais ils ne l’avaient fait auparavant, a-t-elle remarqué. « Les gens se disaient bonjour, se demandaient “comment ça va ?” en posant la question pour vrai. J’ai ressenti un moment de micro-communauté aujourd’hui. »

À voir en vidéo

1 commentaire
  • Jean Thibaudeau - Abonné 2 novembre 2020 08 h 48

    ATTENTION À COMMENT ON UTILISE LE CONCEPT DE "MALADIE MENTALE"!

    Alors même que le Service de Police a distillé les informations au compte-goutte sur Carl Girouard, ce jeune de 24 ans qui a tué 2 personnes à coups de sabre et en a blessé 5 autres dans les rues de Québec samedi soir, tous ceux qui s'expriment, à l'unanimité, attribuent ces gestes à la maladie mentale.

    Certes, cet élément peut difficilement être exclu, d'autant qu'on sait qu'il a été rencontré (vraisemblablement pour ce motif) par du personnel médical il y a plus de 5 ans.

    Mais les Français, en particulier, savent très bien comment la réduction de l'explication de comportements meurtriers à ce seul facteur peut servir à éviter qu'on fouille plus loin pour des motifs idéologiques. La maladie mentale peut avoir le dos large!

    Avant de fermer le dossier, attendons AU MOINS de connaître tous les faits, y compris les éventuelles explications que donnera lui-même l'accusé. On sera mieux en mesure, alors, de juger si d'autres facteurs ont pu contribuer à ses gestes.