«Guérilla idéologique» à l’Université d’Ottawa

Depuis samedi, les 34 signataires de la lettre visant à soutenir Verushka Lieutenant-Duval sont victimes d’une virulente campagne de cyberintimidation.
Photo: RobCA, domaine public Depuis samedi, les 34 signataires de la lettre visant à soutenir Verushka Lieutenant-Duval sont victimes d’une virulente campagne de cyberintimidation.

Certains ont reçu des centaines de tweets appelant à leur « rééducation ». D’autres ont craint de voir leurs bureaux saccagés. Plusieurs admettent avoir peur, au point où un professeur a même demandé à ses enfants de rester chez leur autre parent, le temps que la tempête passe.

Depuis samedi, les 34 signataires de la lettre visant à soutenir Verushka Lieutenant-Duval — abandonnée, selon leurs dires, par la direction de l’Université d’Ottawa pour avoir utilisé « le mot commençant par un n » dans un contexte pédagogique universitaire — sont victimes d’une virulente campagne de cyberintimidation.

Le bal a été lancé samedi par un tweet stipulant que les professeurs, dans leur lettre, « supportaient l’utilisation du N word en classe », ajoutant « on va les cyberintimider ».

Dans la foulée, Lucie Hotte, professeure titulaire au département de français de l’Université d’Ottawa, dit avoir reçu des tweets par centaines la qualifiant de raciste, appelant à son renvoi par l’université et demandant sa « rééducation ».

« Ce n’est pas du tout ça qu’on dit dans la lettre, s’indigne-t-elle. On s’attendait à ce que des gens ne soient pas d’accord avec nous, mais personne ne s’attendait à ce qu’on souhaite que nos bureaux soient vandalisés, qu’on perde nos emplois pour avoir défendu une jeune chargée de cours injustement accusée et qui n’est pas défendue par son institution et qu’on appelle à notre rééducation en tombant dans l’idéologie maoïste. »

Maxime Prévost, directeur du département de français à l’Université d’Ottawa, est tout aussi sonné. « On se sent peu en sécurité, même chez nous, vu que l’adresse de Verushka Lieutenant-Duval a été diffusée sur les réseaux sociaux », s’inquiète-t-il.

Le ton est très enflammé et suit une logique de haine et d’intimidation, s’alarme-t-il. « On sent que c’est en train de déraper complètement. Et on sent qu’on est devenu objet de haine. Pour la première fois de ma vie, je suis content qu’on soit en confinement. »

Marc-François Bernier, professeur titulaire en journalisme au département de communication de l’Université d’Ottawa, se dit tout aussi soulagé de se trouver loin du campus. « On travaille à distance, ce qui nous protège un peu. Si nous étions dans un contexte normal sur le campus, je serais plus aux aguets », souligne-t-il.

La crainte de voir leurs adresses personnelles diffusées, d’être pris à partie physiquement ou encore de voir des étudiants faire du grabuge dans leurs cours est bien présente pour certains.

« Les gens ont peur. Pas au point d’aller se cacher quelque part, mais on est prudent. Ce serait mal avisé de ne pas faire attention. On voit ce qui se passe ailleurs », glisse Lucie Hotte, en référence à l’assassinat d’un enseignant en France la semaine dernière.

Des professeurs disent avoir reçu l’assurance qu’une plus grande surveillance sera effectuée près de leurs bureaux. Mais que compte faire l’Université d’Ottawa pour apaiser la situation ? Comment compte-t-elle accompagner les membres du corps professoral visés par la campagne d’intimidation et quelles seront les mesures prises à l’endroit des étudiants tenant des propos intimidants ? L’institution n’a pas répondu à nos questions mardi. L’Association des professeur(e)s de l’Université d’Ottawa, le syndicat représentant le corps professoral, n’a pas non plus répondu à notre demande d’entrevue.

À la police d’Ottawa, l’agente Amy Gagnon indique qu’aucune enquête n’a été lancée pour l’instant puisqu’aucune plainte n’a été reçue. « Par contre, si une plainte est portée en ligne ou via notre centre d’appels, ça peut prendre de 24 heures à 48 heures avant qu’elle soit assignée à notre unité d’enquête criminelle », explique-t-elle.

Pour Marie-Hélène Giroux, avocate criminaliste, il est clair que les comportements observés peuvent constituer des infractions criminelles, ayant trait au harcèlement criminel, à la profération de menaces ou encore à l’incitation à commettre une infraction. « Ce sont des infractions qui sont prises au sérieux par les autorités policières et par le législateur », souligne-t-elle. Me Giroux note également que les codes de vie des institutions d’enseignement prévoient généralement des sanctions pouvant aller jusqu’au renvoi pour ce type de comportements.

Dans la lettre publiée samedi, les 34 professeurs expriment leur désaccord face au traitement réservé à Verushka Lieutenant-Duval — qui a utilisé le mot dérogatoire pour expliquer un concept théorique, selon un compte rendu de l’incident publié dans La Presse.

Le groupe de professeurs, majoritairement blancs et francophones, écrit : « Il importe que les administrations universitaires, tout en participant à la mise au jour et à l’abolition de toute forme de racisme systémique, veillent à protéger la transmission des connaissances, le développement de l’esprit critique et la liberté universitaire. »

La déclaration du recteur Jacques Frémont, diffusée lundi, a déçu beaucoup d’entre eux. « Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression », a-t-il réagi.

Pour Maxime Prévost, ce n’est rien de moins qu’une guerre culturelle qui est en train de se jouer sur le campus de l’Université d’Ottawa. « On vit un moment très important qui va être important pour toutes les universités. C’est un cas fondamental qui va créer un précédent. »

Marc-François Bernier qualifie le mouvement de « guérilla idéologique ». « Je suis très déçu [de la réaction de l’université]. On laisse tomber des principes fondamentaux pour faire plaisir à des clientèles. »

Joël Beddows, professeur de théâtre à l’Université d’Ottawa, également signataire de la lettre, préfère pour sa part recentrer le débat en rappelant que le savoir, c’est le pouvoir. « C’est certain que ça peut faire mal [d’utiliser certains mots]. Moi-même, comme homme gai qui a été victime de harcèlement, d’abus, de violence physique, quand j’entends les mots tapette ou faguette, ça me fait mal. Mais je vais les utiliser dans un contexte où je pense que ça peut faire avancer la cause de la justice sociale. »

« En ce moment, il y a trop de bruit. On perd du temps. »

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43 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 octobre 2020 01 h 08

    On pourrait croire que nous vivons pendant l’Inquisition espagnole en 1478.

    C'est vraiment incroyable ce qui se passe ces jours-ci avec l'intransigeance de la pensée unique de ces étudiants qui refusent la démocratie et la diversité d'idées. L'on dirait que nous vivons dans une dictature comme celui de la Chine maoïste, ou la Russie de Staline.
    Nous devons étouffer cette idéologie totalitaire dans l'œuf avant qu'elle ne se propage.
    C'est triste de constater qu'aujourd'hui nous sommes encore dans l'ère des deux solitudes de Hugh MacLennan d'après son roman publié en 1945 qui décrit l'isolement les deux peuples fondateurs.

    • Pierre Labelle - Abonné 21 octobre 2020 08 h 00

      La question est: où se trouve les racistes? Que Jacques Frémont mette ses culottes s'il en a, ce dont je doute, et calme le jeu. Car c'est lui et ses paroles qui sont en grande partie responsable de cette situation. Tant qu'à ceux qui brandissent des menaces et qui n'ont pas suffisamment de courage pour s'identifier, si c'est cela la relève, pas fort.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 21 octobre 2020 09 h 59

      Suprémacisme anglophone
      La présente crise ne vient qu'accentuer la dérive suprémaciste importée des USA et du Canada anglais voulant imposer une vision découpant en fine tranche imperméable le vivre-ensemble, ce qu'on nomme par pudibonderie le "communautarisme" ou "multiculturalisme". Cet avatar de l'hyperindividualisme régnant en maître chez nos voisins au sud comme à l'ouest ne reconnaît pas le bien commun, mais uniquement une juxtaposition d'identités fragmentées, utilisant une terminologie datant du XIXe siècle. Ici au Canada, ils se font les défenseurs de toutes les minorités qu'ils ont rendues inoffensives par leurs lentes assimilations, voire exterminations, au fil de l'Histoire. Que ce soit les Premières Nations de Pontiac à Riel ou les Acadiens, ils se déculpabilisent en célébrant leur présence folklorique. Que l'une d'entre elles résiste encore à leur hégémonie et ils se déchainent contre elle. Or il reste encore une nation disposant d'institutions étatiques qui gênent leur mainmise, alors ils s'en donnent à cœur joie, la dénigrant et la méprisant. Un demi-siècle après avoir tenté de l'effrayer, aujourd'hui, on sort les menaces à l'encontre de ses ressortissants. Rangez-vous derrière notre vérité, sinon gare à vous, adjoignent-ils sur les réseaux sociaux. Pour eux, ce proverbe réactualisé s'applique pourtant bien: « On feint de voir la paille dans l'œil de son voisin, mais l'on cache la poutre dans le sien ».

    • Robert Morin - Abonné 22 octobre 2020 07 h 00

      Tout à fait d'accord avec vous. J'écoutais hier soir les nouvelles du ROC sur CBC et j'ai pu constater à quel point le dossier de l'Université d'Ottawa y est présenté et perçu d'une façon diamétralement opposée chez nos vis-à-vis anglophones. Consolons-nous, c'est la preuve que notre différence culturelle semble encore résister aux assauts répétés de la monoculture dominante. Je trouve par ailleurs que l'analyse de Pierre-Alain Cotnoir, ci-dessous, est d'une grande lucidité.

  • Yvon Montoya - Inscrit 21 octobre 2020 06 h 10

    Dans un contexte de commercialisation des études cette affaire est attendue car il faut se plier aux clients présents surtout à venir. Pour le contexte culturel, civilisationnel, éducatif, societal ou tout simplement pour une pensée libre, cette affaire démontre l’obsolescence de l’homme et par extension l'effondrement de nos sociétés occidentales. C’est tout aussi grave que ce qui est horriblement arrivé pour le jeune professeur d’histoire en France pour cause de pédagogie. La société occidentale a peur à tel point que nos libertés seront plus limitées par la peur que par la légitime réaction qui ferait que tous ces imbéciles devraient finir leur cirque en étant renvoyés et/ou mis dans les tribunaux. La liberté d’enseigner comme de pensée, tout simplement la liberté d'écrire avec Césaire, Senghor, Depeste, Joël Des Rosiers, le beau mot nègre dont ce dernier, le poète québécois, disait qu’il portait la racine sémitique « ngr » qui dirait (?) «  l’eau qui coule sous le sable » car cela concernait le Nigeria. Certes le mot a une histoire liée aux pires exactions coloniales et alors? Cela n’a rien a voir avec les bêtises de dire la Gauche, l’Extreme-Gauche pour designer tout simplement des ignorants et des idiots dangereux. . La liberté d’enseigner, c’est la liberté de penser. Il n’y faut faire aucune concessions. Merci.

  • Hélène Lecours - Abonnée 21 octobre 2020 06 h 23

    Pourir le climat

    Tout cela me rappelle le bon vieux temps des marxistes-léninistes qui faisaient tout pour pourir le climat communautaire à Montréal, dans les années 60. On parle ici de soi-disant micro-agressions et on en parle avec des pincettes, mais que fait-on, comment réagit-on aux véritables agressions, menaces, courriers haineux qui circulent et qui feront mousser cette histoire le plus longtemps possible. On n'ose plus la moindre autorité. Pourquoi ? Nous voudrions maintenir un climat paisible, équilibré, agréable où tout le monde peut naviguer à l'aise, et c'est justement ce à quoi s'attaquent tous ces fanatiques. Et cela coincide avec cet horrible meurtre en France. Croyons-nous que c'est par hasard ? Ils savent comment répandre le doute, la peur, et nous ne savons pas comment réagir. Ça aussi ils le savent et s'en servent. Va falloir trouver l'attitude juste et il me semble qu'un peu de fermeté, accompagnée de bon sens, serait de mise. Mais non, l'U d'Ottawa est dotée d'un recteur mou et béat, probablement enfermé dans son bureau de luxe, comme bien d'autres. Choquant. Mettez vos culottes, les gars...et les filles aussi.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 21 octobre 2020 06 h 34

    Samuel Paty

    Les causes sont différentes mais les méthodes sont tristement les mêmes. Pendant qu'en France, on honore ce professeur sacrifié au nom de l'islamisme, il ne faudrait pas qu'ici, on plie devant une tentative de terrorisme idéologique. La dictature de la pensée unique ne doit pas s'établir.

    • Jean-Marc Simard - Inscrit 21 octobre 2020 10 h 59

      Allez donc savoir s'il n'y a pas une certaine influence de la mentalité islamique qui alimenterait ce combat...Pour le savoir, j'aimerais connaître la personnalité et les références socio-culturelles, voire les idéologies religieuses auxquelles adhèrent ces soldats de l'anti-racisme universitaire, combat qui serait fait au nom de l'islamisation des sociétés occidentales...Que voilà une belle enquête journalistique à réaliser...

  • Jean Lacoursière - Abonné 21 octobre 2020 06 h 39

    Je ne comprends pas :

    - pourquoi les étudiants menaçant les profs ne sont pas renvoyés;

    - pourquoi le recteur n'est pas démis par le C.A. de l'Université;

    - pourquoi les profs menacés ne portent pas plainte à la police.

    • Odile De Planche - Abonnée 21 octobre 2020 09 h 06

      Parce que tout le monde a peur.
      O. Déplanche

    • Jacques Légaré - Abonné 21 octobre 2020 11 h 27

      Tout dépend, Jean, de la nature de la menace.

      Moi, je demanderais à tous les profs de prendre une heure pour expliquer à tous les étudiants :

      1, les implications de la liberté d'expression.

      2, les nécessités de la liberté académique.

      le tout, en long et en large.

    • Jean Lacoursière - Abonné 21 octobre 2020 20 h 54

      Bonne idée Jacques, mais en sont-ils tous capables, à entendre certains d'entre eux défendre les étudiants et d'autres rester silencieux ? Le ver me semble en partie dans la pomme.

      Ce n'est pas chez nous et c'est extrême, mais Samuel Paty en France s'est fait décapiter après avoir donné un cours sur... la liberté d'expression !

      Que faire pour « raisonner » des étudiants qui croient mordicus avoir raison et qui veulent instaurer une police de la langue prête à bannir des profs à cause de... ce qu'ils ont ressenti en classe ?

      Ta proposition est moralement admirable, mais je suis un brin désillusionné et plutôt rendu à croire à la nécessité de gestes forts et sans ambiguité.

      Jean

    • Robert Morin - Abonné 22 octobre 2020 07 h 04

      Allez écouter la couverture qui est faite de cette controverse du côté du Canada anglais, envahi par l'idéologie étasunienne, et vous trouverez alors réponse à votre questionnement. Ou mieux, allez en parler à la journaliste Wendy Mesley.