L'être humain est naturellement confiant, parfois à tort, explique Malcolm Gladwell

Malcolm Gladwell est de passage à C2 Montréal pour y donnera une classe de maître sur le développement de sa créativité et une conférence inspirée de son dernier livre.
Photo: Matthew Eisman Getty Images via Agence France-Press Malcolm Gladwell est de passage à C2 Montréal pour y donnera une classe de maître sur le développement de sa créativité et une conférence inspirée de son dernier livre.

Donnez un sujet à Malcolm Gladwell, il en tirera une théorie. L’homme de 58 ans, l’un des penseurs les plus en vue actuellement aux États-Unis, aime étudier les faits. Il les analyse avec attention pour en tirer une façon nouvelle de voir les choses, et de considérer les politiques publiques.

Son dernier livre par exemple, Talking to Strangers, traite autant de consentement sexuel et d’alcool, de profilage racial, d’espionnage, de suicide, d’escroquerie que de relations diplomatiques. Dans chaque cas, Malcolm Gladwell met en lumière notre incapacité à évaluer avec certitude l’état d’esprit d’une personne que nous ne connaissons pas, et la propension des humains à faire confiance, parfois à tort, à autrui.

Gladwell est l’un des nombreux invités de la conférence C2 de Montréal (Commerce + Créativité), qui se tient entièrement en ligne cette année, et qui réunit des noms aussi prestigieux et variés que ceux de l’actrice et militante Jane Fonda, du scientifique David Suzuki et du fondateur de Virgin, Sir Richard Branson.

Mardi, Malcolm Gladwell y donnera une classe de maître sur le développement de sa créativité et une conférence inspirée de son dernier livre.

Paradoxalement, Gladwell s’inspire de cas où la confiance de gens envers un étranger a été trompée pour démontrer que cette confiance naturelle envers les êtres humains est absolument nécessaire.

Pourtant, « la pire chose qui pourrait nous arriver serait de devenir complètement paranoïaques et suspicieux », dit l’auteur en entrevue.

L’argument central de mon livre est que nous sommes structurés, en tant qu’êtres humains, pour faire confiance aux autres. […] Et il n’y a pas moyen de contourner cela.

 

Le premier cas de figure étudié est celui de Sandra Bland, cette jeune Afro-Américaine qui s’est suicidée dans sa cellule, au Texas, en 2015, après avoir été arrêtée par le policier Brian Encinia, pour ne pas avoir activé le clignotant de sa voiture à une intersection.

« Sandra Bland n’était pas quelqu’un que Brian Encinia connaissait [TDLR]. Cela aurait été alors plus facile. Il aurait pu dire : “Sandy ! Comment vas-tu ? Fais attention la prochaine fois !” Mais Bland est de Chicago et Encinia du Texas, l’un est un homme et l’autre est une femme, l’un est blanc et l’autre est noire, l’un est policier et l’autre est une civile, l’un est armé et l’autre ne l’est pas. Ils étaient des étrangers l’un pour l’autre. Si nous étions plus réfléchis en tant que société — si nous voulions nous engager dans une réflexion sur la façon dont nous approchons et nous comprenons les étrangers —, Sandra Bland n’aurait pas fini ses jours dans une cellule du Texas », écrit Malcolm Gladwell.

En choisissant les sujets les plus divers, Gladwell démontre comment l’incompréhension entre deux étrangers peut conduire au désastre.

L’un de ces exemples tourne autour du consentement sexuel pour des personnes en état d’ébriété. Il s’agit du cas célèbre de Chanel Miller et de Brock Turner.

Brock Turner a été condamné pour trois chefs d’agression sexuelle sur la personne inconsciente de Chanel Miller, après une fête étudiante bien arrosée, sur le campus de l’université Stanford, en 2015.

Miller, qui a dévoilé son identité après le procès, était déjà en état d’ébriété avancé lorsqu’elle a rencontré Brock Turner, qui l’était aussi. Comment alors qualifier ce qu’il a interprété comme un consentement ? « En vertu de la loi de la Californie, écrit Gladwell, une personne est incapable de donner son consentement à une activité sexuelle si elle est soit inconsciente, soit tellement intoxiquée que cela l’empêche de résister [TDLR] », écrit Gladwell.

Myopie mentale

Citant une étude menée en 2015 par la Kaiser Family auprès d’un millier d’étudiants, Gladwell démontre d’ailleurs comment l’interprétation des signes de consentement varie complètement d’une personne à l’autre. Gladwell cite aussi les résultats d’études de Claude Steele et Robert Josephs, selon lesquels l’alcool induit une sorte de myopie mentale, par laquelle les aspects immédiats de l’expérience ont une influence disproportionnée sur le comportement et l’émotion.

Malcolm Gladwell se penche aussi sur les cas de l’escroc américain Bernard Madoff, sur l’aveuglement du premier ministre britannique Neville Chamberlain envers Hitler, sur la façon dont Fidel Castro a déjoué un chapelet d’espions américains ou sur les difficultés des juges à évaluer la dangerosité des accusés lors de leur remise en liberté.

Malgré tout, il insiste en entrevue pour dire que la confiance est un élément essentiel au fonctionnement de la société.

« Pendant très longtemps, les gens vivaient principalement au sein d’une petite collectivité », reconnaît-il en entrevue. « Aujourd’hui, dans les grandes villes par exemple, nous avons davantage affaire à des étrangers. Cela peut être délicat, mais il faut simplement y accorder davantage d’attention. »

Même s’il admet que son optimisme a été mis à rude épreuve au cours des neuf derniers mois, Malcolm Gladwell garde confiance en l’avenir.

« L’argument central de mon livre est que nous sommes structurés, en tant qu’êtres humains, pour faire confiance aux autres. […] Et il n’y a pas moyen de contourner cela », dit-il. Il faut aussi vivre avec les risques que cela comporte.

La conférence C2 de Montréal se poursuivra jusqu’au 30 octobre.

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