Incursion dans la tête de ceux qui promeuvent les thérapies de conversion

Le milieu médical est formel: on ne peut «renverser» son homosexualité.
Photo: Philip Fong Agence France-Presse Le milieu médical est formel: on ne peut «renverser» son homosexualité.

Le gouvernement de Justin Trudeau ne devrait pas avoir trop de difficulté à faire adopter rapidement, comme il le souhaite, son projet de loi criminalisant les thérapies de conversion, ces interventions visant à remettre les personnes gaies ou trans sur le « droit » chemin de l’hétérosexualité et du cisgenrisme. Après tout, il existe un très vaste consensus médical, social et politique contre ces thérapies. Mais elles existent pourtant, souvent dans la clandestinité, toujours loin des projecteurs. Au Québec, le principal groupe à en faire la promotion s’appelle Ta vie Ton choix. Et pour la première fois, son dirigeant accepte de parler publiquement pour exposer son point de vue.

L’ex-journaliste Michel Lizotte dirige Ta vie Ton choix (TVTC), qui se présentait encore récemment sur son site Web comme étant destiné aux personnes voulant « développer [leur] potentiel hétérosexuel ». « Grâce à ce service, tu pourras connaître comment on peut être libéré des pensées, attraits ou comportements homosexuels non désirés. » Le site de TVTC n’est plus en fonction depuis quelques jours. TVTC dirige les gens vers des « thérapeutes » offrant des « thérapies de migration » et met sur pied des groupes d’entraide. Sans surprise, Michel Lizotte conteste le projet de loi C-6, déposé la semaine dernière à la Chambre des communes. Au nom du libre-choix.

« Ces personnes ont le droit qu’on respecte leur choix », dit M. Lizotte en entrevue téléphonique avec Le Devoir. « De bannir les thérapies qui vont leur permettre d’atteindre leur objectif, de les rendre criminelles, revient à les condamner à être gaies toute leur vie alors que ce n’est pas ça qu’elles désirent. »

Le milieu médical est formel : on ne peut « renverser » son homosexualité. Ces interventions sont donc vouées à l’échec. Elles conduisent tout au plus à la répression temporaire de sa nature, ce qui engendre beaucoup de souffrances.

M. Lizotte n’en a cure. Il prétend au contraire qu’un individu qui s’y prête volontairement réussira à devenir un « ex-gai ». Suffit, dit-il, de ne pas tomber sur un charlatan. Il soutient que si beaucoup de gens se plaignent après coup de leur expérience, c’est qu’ils sont tombés sur des « thérapeutes qui n’ont pas été formés adéquatement ». Il en impute la faute aux universités, à qui il reproche de ne pas offrir de formation à cause de la pression exercée par ce qu’il appelle le « lobby gai », un terme qui revient souvent dans ses propos mais qu’il ne définit jamais.

M. Lizotte en a contre la mauvaise presse faite aux thérapies de conversion, souvent présentées, déplore-t-il, comme des « exorcismes » ou des « lobotomies ». C’est pourtant exactement ce qu’a raconté Gabriel Nadeau au Journal de Montréal il y a deux ans. Le jeune homme élevé dans une famille pentecôtiste a été confié aux soins d’un « prophète » qui, après lui avoir fait boire de l’huile d’onction, lui a fait subir une cérémonie consistant à l’immobiliser tout en exhortant le « démon » à sortir de son corps.

Michel Lizotte rage encore contre cet article. Il voit dans l’absence de science appuyant ses propos non pas la preuve qu’il fait fausse route, mais la preuve qu’une cabale complote pour bloquer la diffusion du savoir. « Le lobby gai utilise l’intimidation et les campagnes de salissage contre tous ceux qui remettent en question l’idéologie. […] Alors, ne vous surprenez pas du fait que les librairies ne veuillent plus publier de livres qui parlent favorablement des thérapies. Ne vous surprenez pas du fait que des revues scientifiques n’osent plus publier les résultats [de recherche], que les thérapeutes compétents se cachent, que les ex-gais se cachent. Cette situation crée l’omerta. »

M. Lizotte soutient qu’il y a quatre raisons principales poussant des personnes gaies à contacter son organisme afin de devenir hétérosexuelles : elles n’ont « pas trouvé le bonheur » dans la communauté LGBTQ ; elles sont mariées mais ressentent une « ambivalence » qu’elles veulent réprimer pour demeurer « des époux, des pères fidèles » ; leur homosexualité entre en conflit avec leur foi ; et enfin, elles ont été agressées sexuellement dans leur jeunesse, attribuent leur homosexualité à cette agression et veulent s’en affranchir.

M. Lizotte dresse un parallèle entre l’homosexualité et l’obésité : dans certains cas, cet état est inné ou inscrit dans les gènes, mais dans d’autres, il est acquis. De la même manière qu’une personne ayant pris du poids par mauvaise habitude devrait avoir le droit de suivre un régime minceur, il juge qu’une personne estimant que son orientation sexuelle ne correspond pas à celle désignée à sa naissance devrait pouvoir obtenir de l’aide pour revenir à son identité d’origine.

Aussi, dit-il, interdire les thérapies de conversion ferait en sorte « que des personnes qui sont obèses “pas parce qu’elles sont nées comme ça” ne seront pas capables d’avoir de l’aide pour perdre du poids. Est-ce logique que la société les condamne […] à accepter qu’elles sont obèses [leur dise] “Célèbre ta vie. Tu es obèse et continue ta vie comme ça. On s’en fout que tu veuilles perdre du poids. Accepte-toi tel que tu es.” ? »

Logique dénoncée

Le groupe Ta vie Ton choix est dénoncé par la communauté gaie et les organismes œuvrant en faveur de l’acceptation de l’homosexualité. La coordonnatrice des services et de l’intervention clinique chez Interligne, la ligne d’aide destinée aux personnes LGBTQ, se désole du discours de TVTC. « L’a priori des thérapies de conversion, c’est que l’homosexualité, la bisexualité, la transidentité ou la non-binarité sont des déviances, des troubles ou des maladies, rappelle Mireille St-Pierre. Déjà, cela contribue à une détresse psychologique. »

Mme St-Pierre reconnaît que les gens qui aspirent à ne plus être homosexuels existent certes, mais estime qu’ils sont mus par une « homophobie intériorisée ». C’est de cela, et non de l’homosexualité elle-même, qu’il faut débusquer la cause. La solution consiste à « rendre la société plus acceptante ». Quant à cette idée que l’homosexualité ait pu être « causée » par une agression dans l’enfance, elle rappelle qu’aucun lien de ce genre n’a jamais été établi et que bien des personnes hétérosexuelles ont aussi été agressées dans leur jeunesse.

L’a priori des thérapies de conversion, c’est que l’homosexualité, la bisexualité, la transidentité ou la non-binarité sont des déviances, des troubles ou des maladies

 

En 2012, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré que les thérapies de conversion représentent une « menace sérieuse à la santé et au bien-être » des personnes y étant soumises. L’Association canadienne de psychologie a aussi adopté une politique officielle s’opposant à « toute thérapie dont l’objectif est de “soigner” l’homosexualité ».

Légales si volontaires

Le projet de loi d’Ottawa interdirait le fait de soumettre un mineur à une thérapie de conversion au Canada ou de l’envoyer à l’étranger pour ce faire. Il criminaliserait aussi le fait de faire subir contre son gré une telle thérapie à un adulte. Les trois infractions seraient punissables d’une peine maximale de cinq ans de prison. Les thérapies volontaires destinées aux adultes demeureraient légales, mais elles ne pourraient faire l’objet ni de rémunération ni de publicité.

Le ministre de la Justice, David Lametti, martèle que ces thérapies sont néfastes. « Les mineurs en particulier en subissent les effets néfastes et cela continue souvent à l’âge adulte, a-t-il dit au moment de présenter son projet de loi.  Les thérapies de conversion ont été discréditées et dénoncées par les associations professionnelles du milieu de la santé autant au Canada qu’à travers le monde. Elles n’ont aucune assise scientifique ou clinique. »

Des personnes ayant été soumises à de telles interventions ont relaté avoir été détruites par l’expérience. Certaines ont expliqué y avoir participé « volontairement » parce qu’elles avaient intériorisé le message négatif de leur entourage envers l’homosexualité. Le ministre Lametti a expliqué ne pas avoir pour autant interdit les thérapies volontaires parce que cela pourrait contrevenir à la Charte des droits et libertés.

Michel Lizotte n’est pas rassuré pour autant et prédit que ce projet de loi sonnera le glas d’organismes comme le sien. « On empêche des organismes de faire de la promotion. […] Si vous cherchez de l’aide sur Internet, vous n’en trouverez pas. Il sera criminel d’offrir de l’aide. Comment ferez-vous pour trouver un thérapeute ? Vous allez chercher dans un autre pays, vous allez trouver un thérapeute dans un autre pays et ça va vous coûter des interurbains et des billets d’avion. »

Il assure que son intention n’est pas intéressée, puisqu’il prétend travailler bénévolement pour TVTC. « On s’en fout, de Ta vie Ton choix. Ce qui va arriver, c’est que des milliers et peut-être des dizaines de milliers de personnes vont perdre le droit d’avoir une aide qu’elles demandent et ont le droit d’obtenir. »

C’est la deuxième fois qu’Ottawa tente de faire adopter un projet de loi du genre. Celui déposé en mars n’a pas pu être adopté à cause de la pandémie et a été liquidé par la prorogation du Parlement. Le ministre Lametti a dit espérer en le présentant à nouveau la semaine dernière qu’il soit adopté rapidement.

Il aura pour ce faire l’appui du Bloc québécois et du NPD. Le nouveau chef conservateur, Erin O’Toole, a indiqué qu’il était lui aussi d’accord avec le principe. « Les thérapies de conversion sont mauvaises. À mes yeux, elles devraient être bannies. » Mais M. O’Toole estime que le projet de loi pourrait donner à penser que des conversations de bonne foi avec son enfant à propos de l’orientation sexuelle ou l’identité de genre sont désormais interdites. Il laissera son caucus voter selon sa conscience. Il accuse le gouvernement de chercher à le coincer. « Ils veulent forcer les conservateurs à amender le projet de loi ou possiblement à voter contre. »

Le ministre Lametti n’a pas totalement réfuté cette thèse en déclarant que « si M. O’Toole est sincère, et je pense qu’il l’est, il lui revient de mettre son caucus sur la même longueur d’onde. […] Il y a certains membres de son caucus qui se sont prononcés contre, même récemment ».

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