Depuis la guerre, repenser nos images de la crise sanitaire

La Seconde Guerre mondiale a été un immense terrain d’expérimentation qui a donné naissance à des outils de communication politiques pour exercer des contrôles majeurs sur la population, dans un but précis.
Photo: Publicités du gouvernement du Canada La Seconde Guerre mondiale a été un immense terrain d’expérimentation qui a donné naissance à des outils de communication politiques pour exercer des contrôles majeurs sur la population, dans un but précis.

Devant la crise sanitaire, la professeure Catherine Saouter s’étonne de voir combien nos sociétés éprouvent le sentiment de se trouver devant de l’inédit. Depuis le début de la crise, la sémiologue de l’UQAM observe avec attention les images de référence lointaines qu’on se donne de cette crise.

« Les comparaisons avec les épidémies du passé — la peste au Moyen Âge, la grippe espagnole en 1918, etc. — sont le plus souvent tout à fait superficielles. » Sans cesse, dit-elle, on renvoie à ces événements qui, au fond, sont à très grande distance de nous, de nos sensibilités présentes, sans se soucier d’expériences de proximité dans lesquelles on pourrait pourtant puiser pour se situer, pour réinventer la perspective que nous avons sur notre condition.

« J’ai été frappé, par exemple, lorsque le premier ministre Legault a fait appel au gouvernement fédéral pour qu’il envoie l’armée dans les CHSLD au printemps. Pratiquement personne n’a dressé de parallèle avec l’envoi de l’armée au Québec en 1970, alors qu’on souligne pourtant le cinquantième anniversaire de la crise d’Octobre. Le contexte est tout à fait différent, bien sûr ! Mais on enjambe de telles correspondances, comme si elles n’existaient pas, comme s’il n’y avait jamais rien eu du genre avant. On ne cesse de répéter que c’est de l’ordre du nouveau, du jamais vu, de l’inédit. Or, ce n’est pas tout à fait le cas. » Et croire le contraire ne nous aide pas, pense-t-elle.

Un autre exemple ? « On n’a fait aucun parallèle non plus avec la crise du verglas, qui a été pourtant un moment récent de confinement et de solidarité hautement documenté. » La société pourrait puiser de ce côté pour constituer, sans doute avec profit, au nom d’une solidarité réinventée, un nouvel imaginaire de la crise et du confinement.

« Il y avait tout un discours qui a accompagné le confinement forcé de la crise du verglas. Mais assez curieusement, il n’est pas remonté durablement à la surface de la parole publique pour éclairer, par la solidarité, la crise actuelle. La crise sanitaire est vraiment vécue comme si elle était totalement inédite », en termes d’images projetées sur nous-mêmes. Or il n’est pas vrai, insiste Catherine Saouter, que nous ne sommes pas outillés d’expériences récentes capables de nous situer, de nous aider à mieux traverser cette période.

Il lui apparaît étonnant que dans cette apesanteur où semble flotter le temps présent, l’expérience du sida ne soit pas non plus évoquée. « Rien non plus sur le sida ! Son apparition a pourtant suscité des réflexions majeures sur l’isolement qui pourraient, elles aussi, être mises à profit dans la façon dont nous nous percevons désormais. »

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Catherine Saouter va même jusqu’à évoquer l’attentat à Charlie Hebdo en 2015. « Alors même que le procès bat son plein à Paris, personne ne semble évoquer le souvenir de ces attentats récents qui ont provoqué, partout dans le monde, une immense manifestation de solidarité. » N’y a-t-il pas là encore matière à mettre en perspective notre rapport à cette crise sanitaire ?

Guerre et contrôle social

En remontant un peu le fil du temps, il est possible de trouver du côté de la Seconde Guerre mondiale des correspondances, en particulier avec la volonté de modeler les comportements sociaux qu’entraîne une crise. « Si on met l’accent sur le virus, il est certain que les comparaisons avec des épidémies antérieures sont intéressantes, mais si on envisage plutôt la question du contrôle social que cela suppose, le contexte de la guerre peut aussi donner quelques pistes pour comprendre la situation actuelle », explique Béatrice Richard, professeure d’histoire au Collège militaire royal de Saint-Jean et doyenne à l’enseignement.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, on a érigé, grâce à la propagande, « la figure du Canadien vertueux, bon enfant », celui qui était au service d’une cause, explique l’historienne. On cherchait ainsi à « obtenir des comportements précis ». À cet égard, la Seconde Guerre mondiale est un immense terrain d’expérimentation qui donne naissance à des outils de communication politiques pour exercer des contrôles majeurs sur la population, dans un but précis.

Au Canada, durant la guerre, des « discours de l’information » sont mis en place pour faire triompher au plus vite de nouvelles normes, explique Béatrice Richard.

Photo: Publicité du gouvernement du Canada

La guerre entraîne une volonté de normaliser des comportements. Cela peut prendre plusieurs aspects, comme le souligne de son côté Marc Choko, professeur émérite à l’UQAM, lequel a beaucoup travaillé à documenter les affiches de propagande de guerre au Canada.

« Il est évident qu’on ne vit pas tous une crise de la même façon selon la situation », observe le professeur Choko. La déferlante de la publicité vise à uniformiser des comportements différents, des comportements sociaux, dans la poursuite d’un objectif commun défini d’avance.

« Bouclez votre bouche » devant ceux qui posent des questions, clame une de ces publicités de guerre, dans la crainte des espions, des traîtres, des gens qui menacent en somme la collectivité.

La situation actuelle n’est pas sans évoquer « la cinquième colonne », ainsi qu’on appelait l’« ennemi intérieur » dont il fallait se méfier durant la guerre, indique Béatrice Richard. La publicité officielle « accusait les défaitistes, des traîtres, un peu comme ceux qui refusent de porter le masque aujourd’hui », ceux à qui l’on répète qu’ils sont dangereux en vertu de l’objectif commun, indique l’historienne.

Durant la guerre, « on veut montrer que les femmes, les hommes, les patrons, les ouvriers sont tous dans la même situation », explique Marc Choko. Évidemment, la réalité est plus complexe. Des conditions sociales diversifiées continuent d’exister, peu importe ce qu’affirme le message officiel. « Tout comme maintenant ! » résume Marc Choko.

Pas la même menace

Les comparaisons avec la guerre et la crise sanitaire ont tout de même des limites. « Bien entendu, la menace n’est pas la même aujourd’hui que durant la Seconde Guerre mondiale ! On ne parle pas de la même chose. Mais pour arriver à convaincre, tout se joue quand même dans une politique de communication. C’est sûr que le politique doit définir des objectifs. »

« On n’est pas en guerre, répète Béatrice Richard. On serait plutôt dans une situation de guérilla contre un virus, ne sachant pas où il va frapper ni quand. »

Comme durant la guerre, on se retrouve néanmoins dans une situation où l’État doit « trouver les moyens pour faire intérioriser une attitude de défense », dans l’intérêt commun, pense l’historienne.

« Il semble qu’on soit dans une sorte de “présentisme”, incapables d’envisager la situation actuelle avec d’autres images que celles de la seule maladie, dit la professeure Saouter. Je ne sais pas pourquoi. On enjambe toutes les analogies possibles, comme si on était figés dans le présent. »

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