Le FLQ sans frontières

Photo: La Presse canadienne La mise en vigueur de la Loi sur les mesures de guerre, décrétée par Ottawa le 16 octobre 1970, conduit à l’emprisonnement, sans mandat d’arrestation ni accusations, de 497 personnes.

Le 5 octobre 1970, à Westmount, la cellule Libération du Front de libération du Québec (FLQ) enlève le diplomate James Richard Cross. Cinq jours plus tard, la cellule Chénier enlève Pierre Laporte, vice-premier ministre et ancien journaliste anti-duplessiste. Une semaine plus tard, on retrouve le corps de celui-ci dans le coffre d’une voiture, en bordure d’un terrain vague d’une compagnie d’aviation, à l’aéroport de Saint-Hubert.

La crise d’Octobre se tisse d’ordinaire sur la base de ces deux événements. Pour Louis Fournier, auteur de FLQ, histoire d’un mouvement clandestin,« ce qui est important est de savoir pourquoi le FLQ a existé ». Ce mouvement révolutionnaire constitue, à son sens, un symptôme vif des problèmes sociaux et politiques présents dans la société québécoise des années 1960. « Le FLQ est le symptôme d’une maladie. Et cette maladie n’est pas tout à fait guérie, même si les choses ont bien changé depuis. »

Le climat mondial de ces années turbulentes est alors porté par l’espoir d’une révolution globale, explique l’ancien journaliste, dont le travail sur le FLQ constitue désormais une référence. Il se souvient du climat de l’époque pour y avoir lui-même baigné, dans la mouvance révolutionnaire de mai 1968 en France. « On pensait, à cette époque, que la révolution était possible. Et ça a été la plus grande erreur de notre vie ! Tout le monde voulait faire la révolution. Le FLQ s’inscrit dans une époque, avec la révolution cubaine, la révolution algérienne, la guerre au Vietnam, les luttes en Irlande, au Pays basque, tout ça sous un vent de marxisme. »

Si le FLQ fait aujourd’hui partie de l’histoire, explique Fournier, il ne faut pas oublier que c’est parce qu’il a d’abord fait partie de nos vies. « Il y avait au Québec une oppression politique et économique à l’origine de ce soulèvement. Le contexte international lui était favorable. »

Un mouvement international

En 1970, lorsque des enlèvements surviennent au Québec, ils apparaissent en écho à ce qui survient déjà dans plusieurs groupes révolutionnaires à travers le monde.

En Amérique, des cas d’enlèvements ou d’actions violentes conduits par des groupes révolutionnaires sont signalés au Guatemala, en Argentine, au Mexique, en République dominicaine, à Porto Rico, au Brésil.

En Uruguay, l’action des Tupamaros retient l’attention. En juillet 1970, ceux-ci ont enlevé un agent du FBI américain, retrouvé plus tard dans le coffre d’une voiture, après que leurs demandes de libération de prisonniers politiques furent refusées.

Le FLQ va fournir, aux États-Unis, de la dynamite au Black Liberation Front, dans la volonté d’établir une union continentale des forces progressistes. Le leader du mouvement, Robert Steele Collier, séjourne à Montréal et se trouve en lien avec le FLQ. Walter Bowe, Khaleel Sayyed et Robert Collier comptent sur la Montréalaise Michèle Duclos, aidée de militants felquistes, pour faire sauter, entre autres symboles, la statue de la Liberté à New York. Michèle Duclos et des membres du Black Liberation Front sont arrêtés là-bas.

Deux membres du Black Liberation Front, Richard Stewart (alias Jim) et Richard Alston (alias John), trouvent refuge au Québec où ils vont s’entraîner auprès du FLQ. En 1971, ils participent à un vol de banque du FLQ qui tourne mal. Un des deux tire sur un agent de police, le blessant grièvement.

Les felquistes Pierre Charette et Alain Allard séjournent à New York, dans le Bronx, chez les Black Panthers. Puis ils rejoignent les Weathermen, un autre groupe radical anti-impérialiste et antiraciste, qui pratiquent, eux aussi, des attentats à la bombe. Les deux vont ensuite détourner un avion, en direction de Cuba.

Charles Gagnon et Pierre Vallières, deux des principaux cerveaux du FLQ, trouvent refuge, aux États-Unis, auprès de membres des Black Panthers. Des échanges entre militants ont lieu entre plusieurs tendances révolutionnaires, dont celle des Black Panthers, notamment à l’occasion d’une grande rencontre anti-impérialiste, la Conférence hémisphérique, qui se tient à Montréal en novembre 1968. Le FLQ va aussi avoir des antennes du côté de l’Algérie et de Cuba, où certains vont trouver refuge.

   

« Le contexte est propice à une violence épouvantable », constate le sociologue Jean-Philippe Warren en entrevue. Le FLQ manifeste une solidarité avec les « damnés de la terre », comme on dit alors, ce qui a souvent été évacué de la mémoire. « C’est oublié, d’une part, à cause du nombrilisme naturel des nationalistes » qui se sont emparés de la mémoire du FLQ, explique Warren, mais aussi, d’autre part, « parce que la solidarité que ce mouvement a voulu tisser avec des groupes opprimés de partout à travers le monde est tenue désormais pour impossible. Pourtant, la solidarité est un sentiment très beau, quand il est suivi de gestes concrets ».

Sartre intervient

Depuis Paris, dans la foulée immédiate de la crise d’Octobre, le philosophe Jean-Paul Sartre va commenter la situation qui conduit l’État canadien et québécois à réprimer, hors du cadre légal habituel, des individus et des groupes tenus d’emblée pour coupables du seul fait qu’ils envisagent la société autrement que les pouvoirs en place.

À Paris, Jean-Claude St-Onge et Anne Légaré étaient allés à la rencontre de Sartre. Au bénéfice du Devoir, cette dernière se souvient de cet entretien du 3 janvier 1971. Sartre devait être filmé, mais finalement seul l’enregistrement avait bien fonctionné. « La CSN et le Mouvement de défense des prisonniers politiques attendaient beaucoup de l’avis de Sartre, qui avait donné son avis dans une multitude d’affaires internationales », explique Anne Légaré.

Photo: Agence France-Presse Jean-Paul Sartre le 20 octobre 1970. Le philosophe avait demandé le retrait des militaires au Québec.

Sartre appose son nom, ce jour-là, au haut d’une pétition du Comité pour la défense des libertés. Il demande le retrait des militaires. « Il est évident que les soldats qui sont au Québec ne le sont pas pour protéger ou défendre les ouvriers », affirme Sartre. « Il est clair que c’est uniquement la minorité d’Anglo-Saxons ou de Québécois français liés par leurs intérêts à ces gens-là qui sont protégés par l’armée », avance encore le philosophe.

Des extraits de l’entretien trouvent écho dans la presse québécoise. L’auteur de L’être et le néant affirme que « les mesures de guerre visent toutes les forces qui pourraient être […] révolutionnaires, c’est-à-dire à la fois, dans votre cas, nationalistes et socialistes ».

Il est évident que les soldats qui sont au Québec ne le sont pas pour protéger ou défendre les ouvriers

 

Anne Légaré s’apprête à publier un livre intitulé La crise d’Octobre, le monde et nous. Selon elle, ce rapport au monde que manifeste le FLQ n’a pas été assez souligné au fil du temps. « Je trouve qu’on n’a pas assez fait sortir ça. Le contexte international, auquel s’attachaient les actions du FLQ, n’a pas été assez exploré. Tout ça faisait pourtant partie d’un mouvement mondial, international si on veut. On est trop concentré, désormais, sur la seule histoire nationale » pour percevoir l’importance qu’eut alors ce rapport au monde, indique-t-elle en entretien.

Manifeste

La mise en vigueur de la Loi sur les mesures de guerre, décrétée par Ottawa le 16 octobre 1970, conduit à l’emprisonnement, sans mandat d’arrestation ni accusations, de 497 personnes. Des milliers de descentes de police sont effectuées, parfois avec la collaboration de l’armée. Des soldats en armes patrouillent dans les rues des beaux quartiers, au nom d’une « insurrection appréhendée » qui se révélera, à l’épreuve des faits, n’être qu’un pétard mouillé. Ils sont 12 000, en uniformes, à avoir été mobilisés.

En ce mois d’octobre 1970 paraît, aux éditions Parti Pris, un recueil de poésie intitulé La catoche orange. Il est signé Jacques Geoffroy, le frère du felquiste Pierre-Paul Geoffroy, condamné 124 fois à la prison à perpétuité, notamment pour avoir fait sauter une bombe à la Bourse de Montréal, tout en continuant de déclarer, en prison, qu’il faut suivre la voie révolutionnaire tracée par Castro et Che Guevara. Dans son recueil dédié à son frère, Jacques Geoffroy exprime l’esprit à la fois d’urgence et de découragement qui préside aux pensées de toute une génération révolutionnaire. Geoffroy écrit, dans la foulée d’Hubert Aquin, que le Québec se trouve dans un état de fatigue historique : « Les cris ne rejoignent plus l’oreille / le râlement à la dérive / outawai / qui ravale nos paroles hésitantes / qui coupe nos bras fatigués par l’histoire. »

Il y avait chez les felquistes le sentiment d’une urgence à réinvestir l’histoire, quitte à devoir le faire par la violence. Or, cette violence, qui trouve son pinacle avec la mort de Laporte, « est perçue comme une tache horrible que bien des gens se sont employés à laver, comme un pêché », explique le sociologue Jean-Philippe Warren.

Francis Simard, un des principaux acteurs de l’enlèvement de Laporte, rejetait les interprétations exonératoires à l’égard du FLQ. Il réclamait, comme ses camarades de la cellule Chénier, la responsabilité complète des actes posés par le FLQ devant l’histoire. Les spéculations, celles pour expliquer la mort de Pierre Laporte en particulier, en disaient toujours plus, à son avis, sur le monde d’idées de ceux qui les formulent que sur la réalité.

En 2013, dans un rare entretien, Francis Simard n’en revenait toujours pas de voir tant de gens tenter de déresponsabiliser les felquistes de leurs gestes : « C’est quand même incroyable de voir autant de gens passer leur temps à essayer de s’excuser, à se justifier et à se sentir coupables à notre place ! »

À son sens, malgré des progrès matériels de surface, la structure de fond qui s’imposait sur le dos des gens demeurait attachée à des formes d’exploitation insidieuses pires en fait que celles qu’il avait voulu combattre. « On a vraiment voulu changer les choses. Et certains voudraient qu’on soit pardonnés pour ça ? J’ai pas à l’être. J’y ai cru, j’y crois encore. J’étais idéaliste. Je le suis resté. C’est pas un crime. » Le FLQ appartenait au passé. Il n’en était pas nostalgique. Le soulèvement des étudiants du Printemps érable et les milliers de gens qui les avaient appuyés lui apparaissaient telle une bouffée d’air frais. « Une révolution me semble plus nécessaire que jamais », concluait-il.

À voir en vidéo

3 commentaires

Consultez la suite du dossier

Des excuses, M. Trudeau?

Éditorial Le PLC a instrumentalisé la crise d’Octobre pour imposer des tactiques antidémocratiques au nom de l’unité nationale.

Le FLQ sans frontières

Le FLQ sans frontières

En 1970, les enlèvements au Québec sont apparus en écho à ce qu'il se passait déjà dans plusieurs autres pays.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 septembre 2020 07 h 51

    Merci !!!

    Merci beaucoup pour ce rappel. Je m'empresse de lire les autres documents du dossier.

  • Yvon Pesant - Abonné 26 septembre 2020 07 h 57

    Et pendant ce temps...

    ...des relents de flower power et de peace and love, des communes, des gros shows de rock, des volutes de pot et de hasch, des filles belles comme le jour, des gars aux cheveux longs comme ça se peut pas, ma première année d'université à Québec et...
    ...des soldats et de la police partout, partout.

    Très excitant et très énervant à la fois. Une période trouble à l'enseigne des sentiments intérieurs comme à celle de la geste extérieure avec, un, ce besoin pressant de s'affirmer politiquement et de lever le poing devant ce casqué qui te regarde de travers avec son fusil à la main et, deux, cette salutaire retenue pacifiste qui te fait, en pensée seulement pour ce qui me concerne, lui mettre une fleur dans le canon à la place.

    Si j'avais été une fille, c'est ce que j'aurais fait sans crainte aucune. Mais là, avec ce que j'avais l'air et mon sac en bandoulière. J'aurais eu trop peur de sa réaction. C'est vous dire tout le pouvoir non violent des femmes, tout compte fait.

    Quand même, j'y allais toujours avec mon "Vive le Québec libre!", chaque fois que l'occasion s'en présentait. C'est là tout le courage que j'avais et c'est là toute la conviction que j'ai encore.

  • Marc Therrien - Abonné 26 septembre 2020 11 h 59

    C'est dans la lutte que le système se renforce


    « Une révolution me semble plus nécessaire que jamais », concluait Francis Simard en 2013. Pour faire une révolution, il faut d'abord vouloir se libérer. Et on se demande bien de quoi la jeunesse d'aujourd'hui voudrait se libérer. Elle me semble plutôt bien s'adapter à l'asservissement volontaire au consumérisme. Faire une révolution pour se libérer de l'individualisme? Pour le reste, je ne sais pas s’il y a encore de la sagesse dans cette idée de Simone Weil : « Les opprimés en révolte n'ont jamais réussi à fonder une société non oppressive.»

    Marc Therrien